Eichmann à Jérusalem

Quelques faits historiques pendant le III Reich

Avant la guerre

Les lois de Nuremberg de 1935 avaient privé les juifs de leurs droits politiques mais non civiques ; ils n’étaient plus citoyens mais ils restaient membres de l’Etat allemand. Les relations sexuelles et les mariages entre juifs et allemands étaient interdits.
Ces lois ne faisaient que légaliser une situation de fait, et après le limogeage de Röhm, chef des SA (jusqu’alors les principaux responsables des pogroms contre les juifs), les juifs crurent qu’un modus vivendi était possible.

Lors des premières étapes de leur politique juive, jusqu’en 1938, les nationaux-socialistes avaient une politique pro-sioniste.
Les milieux juifs allemands se tournèrent également vers le sionisme. Les sionistes, seuls à pouvoirs négocier avec les autorités, considéraient l’accession de Hitler au pouvoir d’abord comme la « défaite décisive de l’assimilationnisme ». Ils croyaient à la dissimilation et à l’émigration vers la Palestine. Ils organisaient donc cette émigration.
Des émissaires de Palestine prirent contact directement avec la Gestapo et la SS pour demander de l’aide afin de faire émigrer les juifs clandestinement en Palestine, alors sous mandat britannique. La réponse des autorités allemandes fut positive, ils parlaient « d’intérêts réciproques ». Vers la fin des années 30, les palestiniens sélectionnaient même dans les camps les juifs devant émigrer.

Les responsables nazis ne prirent jamais au sérieux le programme du parti ; ils s’enorgueillissaient d’appartenir à un mouvement et non à un parti ; et un mouvement ne pouvait être lié par un programme.

La seule façon de vivre sous le III Reich sans se conduire comme un nazi, c’était de ne pas apparaître du tout, se retirer de toute participation significative à la vie publique, car sinon il fallait faire preuve de la plus pure ferveur.
Les allemands qui s’opposèrent dès le début au régime nazi furent très peu nombreux, peut-être 100 000. Ils étaient de tout milieux sociaux et culturels. La résistance était principalement passive, personnelle et indépendante, sans vraie organisation.
Dans la mesure où il n’y avait aucune organisation, la démonstration d’une opposition était en effet absolument inutile.

La guerre

Fin 1939, les déportations des juifs vers l’est pour concentration commencent.
Au départ, Eichmann travailla de concert à la possibilité de création d’un état spécifique pour les juifs à l’est. Devant le fiasco, il commença à travailler durant l’été 1940 au projet de déportation vers la Madagascar. Ce projet a toujours été conçu à plus haut niveau comme une façade pour cacher les préparatifs de l’extermination des juifs d’Europe (pas besoin de telles précautions pour les juifs polonais qu’on massacrait déjà dans l’indifférence générale).

En juin 1941, l’attaque contre l’Union soviétique est lancée, et quelques semaines plus tard la Solution Finale commence pour de bon. Eichmann organise alors les déportations vers les camps de la mort.
La conférence de Wannsee est organisée en janvier 1942 pour assurer la coopération active de tous les ministères et de l’ensemble de la fonction publique. L’accord entre les participants, bien que pour beaucoup n’appartenant pas au parti, fut parfait…
Légalement, les victimes devenaient apatrides, ce qui rendait toute enquête sur leur sort impossible par un Etat quelconque, et permettait à l’Etat dans lequel elles résidaient de confisquer leurs biens.
Le programme d’extermination suivait 2 voies : l’une menait aux chambres à gaz et l’autre aux Einsatzgruppen et à leurs opérations à l’arrière de l’armée. Le gazage était vu comme un « moyen humain de tuer », « un moyen d’éviter les souffrances inutiles ».
Les règles de langage contribuèrent considérablement au maintien de l’ordre et de l’équilibre mental dans les nombreux services impliqués.
Les déportations s’organisèrent avec la collaboration de conseils juifs spécialement nommés.

Les déportations dans les différents pays

La politique démographique criminelle de Hitler ne s’arrêtait pas aux juifs, même si se débarrasser d’eux était une priorité. Les slaves étaient également sur la liste, les Polonais auraient été massacrés ensuite, pour finir en se débarrassant des allemands « génétiquement atteints » (maladie du cœur, des poumons, …).

Les différentes réactions dans les différents pays étonnèrent beaucoup les nazis. Il était d’autant plus agaçant que les pays le plus en adéquation furent les pays de l’est, que les nazis considéraient comme des barbares « sous humains », et non les pays scandinaves apparentés à l’Allemagne « par le sang ».

L’organisation d’Eichmann a constitué des Judenräte, des conseils de juifs qui devaient dresser les listes de personnes à déporter, inventorier leurs biens, obtenir des fonds des déportés, distribuer ou même vendre des étoiles juives… et sélectionner les très rares personnes allant être sauvées.
Certains furent honnêtes dans leur volonté de faire le « moins pire possible », d’autres en profitèrent outrageusement.

Le ghetto de Theresienstadt était réservé aux catégories juives privilégiées. Ses membres n’étaient pas déportés vers les camps de la mort.

Les entreprises dans les camps de concentration : IG Farben, Krupp, Siemens-Shuckert.

L’Allemagne et le protectorat

Les premières déportations en Allemagne eurent lieu en 1940, sans aucun contexte juridique, à titre « expérimental » pour tester les populations voisines et les pays recevant les déportés.

Il fallut 2 ans pour que l’Allemagne et le protectorat deviennent judenrein (juin 1943). Les mesures préliminaires, qui devaient servir de modèle à tous les autres pays, sont :

  1. Introduction de l’étoile jaune (septembre 1941).

  2. Modification de la loi sur la nationalité. Un juif ne pouvait être considéré comme allemand s’il résidait en dehors des frontières du Reich.

  3. Décret indiquant que les biens des juifs allemands ayant perdu leur nationalité seraient confisqués par le Reich (novembre 1941).

Restait le problème des juifs étrangers résidant en Allemagne, qu’on ne pouvait priver de leur nationalité en les déportant…

Europe occidentale

Rendre la France judenrein était une priorité pour Himmler. On commença par les juifs étrangers, avec l’aide active de la police française. Mais dès le début de la déportation des juifs français, en automne 1942, l’opinion réagit très mal, surtout que des rumeurs commençaient à circuler sur la véritable signification de la « réinstallation » des déportés.
Après cela, la France opposa d’interminables difficultés à la déportation.

La police belge coopéra de très mauvaise grâce, sabotant même les déportations. Avec un tel « manque de compréhension générale », très peu de juifs belges furent déportés.

En Hollande surgit des conflits d’autorité entre les responsables locaux de la Solution finale et Eichmann. La population était très hostile aux mesures antijuives, et beaucoup aidèrent les juifs à se cacher. Mais il y avait un très fort mouvement nazi en Hollande, ce qui aida à débusquer les juifs cachés, et un manque de solidarité entre juifs locaux et réfugiés.

Le Danemark osa dire ouvertement son mépris au sujet de la question juive, contrairement à l’Italie et la Bulgarie qui sabotèrent plutôt les opérations.
Au Danemark, les allemands ne parvinrent pas à introduire la distinction entre les juifs danois et les juifs réfugiés. Même les responsables allemands qui s’étaient installés dans le pays firent de l’opposition. Jusqu’au bout le gouvernement opposa des arguments légaux aux autorités allemandes. Les citoyens danois aidèrent même financièrement les juifs à s’enfuir.

L’Italie n’était fondamentalement pas antisémite. Bien qu’alliée à l’Allemagne, l’Italie sabota les ordres à des niveaux plus ou moins élevés. Les déportations n’eurent vraiment lieu qu’à partir du moment où l’Allemagne s’empara d’elle. Mais, au final, seul 10% des juifs d’Italie furent déportés.

Les Balkans

Dans les territoires instables des Balkans, la coopération avec l’Allemagne sur le problème de la question juive fut assez importante.

La Croatie collabora, ne protégeant juridiquement que les juifs appartenant à la « cause Croate », c'est-à-dire principalement les juifs les plus riches et les mieux intégrés.

En Bulgarie, bien que la population fût relativement antisémite, la politique juive rencontra une opposition importante. Quelques lois antijuives furent adoptées, mais elles restèrent peu efficaces. Il est probable que la population ait su ce que signifiait la déportation à l’est. Au final les responsables allemands locaux se rallièrent à l’avis de la population.

Les grecs furent relativement indifférents au sort des juifs, pendant ou même après la guerre. L’Allemagne put donc appliquer sa politique en toute liberté.

La Roumanie était le pays le plus antisémite de l’Europe d’avant-guerre. Antonescu, chef de la dictature de la Garde de Fer, prit l’initiative des opérations. Les exactions et atrocités commises à l’encontre des juifs, par les roumains eux-mêmes, y eurent lieu comme ailleurs, mais en avance d’une étape sur ce qui se décidait en Allemagne…

Europe centrale

En Hongrie, où le mouvement fasciste des Croix Fléchées était au pouvoir, on fit beaucoup plus qu’ailleurs la distinction entre les juifs autochtones et les autres, ce qui apporta aux premiers une certaine sécurité. Eichmann fut envoyé à Budapest en 1944 pour organiser les déportations. A cette époque tout le monde savait ce que cela signifiait vraiment, et pour convaincre les juifs de collaborer, il fit croire à sa corruption ainsi qu’à celle de son équipe. Nulle part ailleurs les juifs n’ont dépensé autant d’argent sans obtenir le moindre résultat.
Les sionistes y organisaient des émigrations illégales vers la Palestine. Avec eux, Eichmann négocia honnêtement, sans mensonge ni « règle de langage ».
Les déportations se firent presque au grand jour, ce qui souleva au bout de 2 mois l’opinion publique locale, quelques pays neutre et le Vatican. Les déportations furent alors stoppées.

Les slovaques avaient négocié leur indépendance avec les allemands. Dans ce pays paysan, très catholique et pauvre, le principal tort des juifs était leur « richesse » (toute relative en réalité). Des mesures antijuives de dépossession furent adoptées. Les juifs non baptisés furent déportés, puis le Vatican informa le clergé local de la réelle signification de la déportation. A partir de ce moment là, les déportations, devenues très impopulaires, cessèrent.

Les camps de la mort de l’est

L’est fut la scène centrale de la souffrance des juifs.
La Solution finale ne s’appliqua pas véritablement dans les territoires occupés de l’est, pour la simple raison qu’il n’y eut jamais d’hésitation sur le destin des juifs qui s’y trouvaient. Leur massacre commença dès 1939, ainsi que celui de l’intelligentsia polonaise.
A terme était prévu le massacre entier de la population polonaise. Les mesures prises à l’encontre des juifs de l’est n’étaient pas seulement l’effet de l’antisémitisme, elles faisaient partie d’une politique démographique générale en vertu de laquelle, si les allemands avaient gagné la guerre, les polonais auraient enduré le même destin que les juifs.

La fin de la guerre

Les conjurés du complot contre Hitler de juillet 1944 n’avaient évoqué que très peu le problème des massacres. Ce n’était pas du tout le centre de leurs priorités : des hommes ayant participé aux crimes faisaient même partie du complot.
A l’automne 1944, Himmler donna l’ordre d’arrêter les massacres et de démanteler les camps de la mort. Il voulait s’appuyer là-dessus pour pouvoir négocier avec les ennemis. Eichmann obéit aussi peu qu’il le put.

Le tribunal de Nuremberg a été créé pour les criminels dont les crimes ne pouvaient pas être localisés. Les autres criminels furent jugés dans les pays concernés.

Adolf Eichmann

Son histoire

Eichmann entra au parti national-socialiste en 1932, sans rien connaître du programme, alors qu’il comptait rejoindre une loge maçonnique.

Il fut nommé aux affaires juives en 1935, après les lois de Nuremberg. Pour connaître son sujet, il lu 2 livres classiques de la littérature sioniste, ce qui le convertit à ces idées. Par la suite, son obsession fut une « solution politique » (l’expulsion vers un territoire précis) plutôt que la « solution physique » ultérieure (l’extermination).
Ses premiers contacts avec des responsables juifs, tous des sionistes de longue date et réputés, furent tout à fait satisfaisant. Il respectait les « idéalistes », hommes qui vivaient pour leurs idées.

Il travailla d’abord à l’émigration juive. Il eut un grand succès à Vienne. Par l’intermédiaire de la communauté juive, ils extorquaient de l’argent aux juifs riches pour permettre aux pauvres de partir. Il organisa les administrations pour faciliter l’émigration et le dépouillement des juifs.
Il considérait qu’il « aidait » les juifs dans leur volonté d’émigrer. Il déclara aimer ce travail.
Le plus grand juif « idéaliste » avec qui il traita fut le hongrois Rudolf Kastner, qui garantit l’ordre dans les camps d’où des centaines de milliers de juifs furent expédiés à Auschwitz contre l’immigration de quelques milliers pour la Palestine.

Entre 1937 et 1941, il obtint 4 promotions. Il devint chef du bureau IV-B-4 du RSHA. Même si le poste n’était pas très élevé, il finit par acquérir un pouvoir considérable vers la fin de la guerre, quand la question de l’élimination des juifs devint centrale.

Après l’émigration, il travailla à la déportation et à la concentration, tout en préparant un pays d’accueil pour les juifs occidentaux. Celui-ci avait d’abord été imaginé à l’est, puis à Madagascar. Peu après le début de la guerre avec la Russie il reçu l’ordre d’organiser l’extermination physique.

Après la guerre, il fuit mais fut capturé et emprisonné dans un lieu de détention pour anciens SS, sans qu’on découvre son identité. Pendant les procès de Nuremberg, alors qu’on commençait à beaucoup parler de lui, il réussi à s’enfuir. Il contacta Odessa, une organisation clandestine de vétérans SS, qui l’orienta vers un franciscain qui lui fourni un passeport pour l’Argentine. Là, il reprit contact avec sa famille qui le rejoignit. Il travailla comme simple mécanicien sous un faux non jusqu’à son arrestation …

Son arrestation mit fin à sa morne existence, ce qui explique en partie qu’il n’ait pas cherché à se garantir un anonymat absolu, ainsi que sa très volonté au moment de son arrestation. Il affirma lui-même être fatigué de l’anonymat, et vouloir aider à apaiser « le sentiment de culpabilité des jeunes allemands ».

Le personnage

« Un fantôme », un être « absolument normal, indescriptiblement minable et dégoûtant ».

Petit homme désespérément normal et qui deviendra simple fonctionnaire du meurtre. Il eut une scolarité médiocre et des emplois médiocres.
Déclassé, frustré, mais ambitieux, son immense « tristesse et chagrin » fut de ne jamais monter au dessus du grade de SS Obersturmbannführer (lieutenant-colonel).

Il fut un exécuteur aveugle de la Loi. Il n’aurait eu mauvaise conscience que s’il n’avait pas exécuté les ordres.
Il ne se souvenait que des choses en rapport direct avec sa carrière, de ses états d’âmes et des phrases chocs qu’il inventait pour les accompagner. Il ne savait que répéter des phrases toutes faites et creuses.

Il manquait d’imagination, de la faculté de penser à la place des autres.

En 1939, après la fin de la politique d’émigration, Eichmann changea pour une attitude très froide et irrévérencieuse envers les juifs avec lesquels il traitait. Mais l’ordre de l’extermination physique lui apporta, selon ses dires, beaucoup de déception et de tristesse, il n’avait plus « le cœur à l’ouvrage ».

Il était partisan, dans l’administration allemande sous le III Reich, de l’« objectivité » par rapport aux « émotifs » ou aux « sauvages ». Lorsqu’il fut témoin des méthodes des camps de la mort, il en fut très choqué. Pour lui, le péché impardonnable n’était pas de tuer les gens mais de leur infliger des souffrances inutiles.
La conférence de Wannsee fini d’enterrer ses scrupules : qui était-il pour avoir des « idées personnelles sur la question » ? Ce qui le conforta également, selon ces propres dires, c’est que personne ne vint lui reprocher ses actes.

Eichmann ne se disait pas antisémite. Il avait de la famille juive, il eut peut-être même une maîtresse juive.
Mais la vantardise est le vice qui le perdit. Ce qu’il dit à ses hommes pendant les derniers jours de la guerre fut de la rodomontade pure et simple : « Je sauterais dans ma tombe en riant, car c’est une satisfaction extraordinaire pour moi que d’avoir sur la conscience la mort de 5 millions de juifs ».

Le procès

L’arrestation et l’interrogatoire

11 mai 1960 : arrestation de Eichmann à Buenos Aires. Il se sait entre les mains des israéliens. Il signe un papier où il déclare être prêt à être jugé à Jérusalem.
22 mai 1960 : arrivée à Jérusalem.
29 mai 1961 : début de l’interrogatoire qui durera 35 jours. Sa transcription occupe 3564 pages.
11 avril 1961 : début du procès. Le procureur parle pendant 10 semaines. La défense prend la parole le 29 juillet.
14 août 1961 : après 144 séances, le procès est ajourné pour 4 mois.
11 décembre : les 3 juges se relaient pendant 2 jours pour lire les 244 paragraphes du jugement. Eichmann est condamné à mort, il fait appel.
22 mars 1962 : début du procès en appel qui durera 2 semaines puis sera ajourné pendant 2 mois.
29 mai 1962 : le premier jugement est confirmé. Le président reçoit des demandes de grâces, qu’il refuse.
31 mai 1962 : Eichmann est pendu.

Lors de l’interrogatoire, Eichmann voulu tout raconter, se hisser au rang de l’accusé le plus coopératif qu’il soit.

Les personnages

Gidéon Hausner : le procureur, juif galicien peu éloquent, voulant en faire trop, se contredisant sans cesse. L’instrument de ben Gourion. Parle au nom des victimes.

Dr Serviatus : avocat allemand de Eichmann. Intelligent mais huileux. Aidé que d’un seul conseillé.

Moshe Landau : le président du tribunal. Juif allemand, modeste, intelligent, ouvert. Résiste aux pressions politiques, il tente de contenir l’allure théâtrale que l’on veut donner aux choses.

Ben Gourion : Il fut le chef de file du mouvement sioniste travailliste pendant les années formatives qui ont menées à la création de l'État d'Israël. Il dirigea Israël durant la guerre d'Indépendance et, à part une interruption de deux ans entre 1953 et 1955, devint Premier ministre le 25 janvier 1948 et resta en fonction jusqu'en 1963.
Il dirige en secret le procès.

Déroulement du procès

Arendt passera le premier mois du procès à Jérusalem.

Le procès est en Hébreu, alors que les juges et le condamnés parlent tous mieux l’allemand.
Le procès ne devint jamais une pièce de théâtre, principalement à cause de l’atrocité du sujet des débats et dépositions.

La peine était connue d’avance.
Le procès, avec tous ses témoins qui normalement n’auraient pas dû comparaître (car peu pertinent juridiquement dans le cadre de l’affaire), servait à faire un récapitulatif général du problème de l’antisémitisme et de l’extermination, ainsi qu’à illustrer, avec plus ou moins de réussite, des messages politiques sionistes.
L’accusation produisit 100 témoins à charge, presque tous israéliens, qui, pays par pays, racontèrent leurs récits d’horreurs. Il était difficile d’arrêter le récit d’un témoin, même s’il débordait complètement du cadre des accusations contre Eichmann.

L’accusation

L’accusation perdit beaucoup de temps à vouloir prouver qu’Eichmann avait tué de ses propres mains.

Sur la question des massacres de masse perpétrés par les Einsatzgruppen, l’accusation ne put prouver qu’Eichmann y était lié, à part recevoir et résumé les rapports.
Sur la question de la responsabilité dans la déportation des juifs des ghettos de Pologne vers les camps de mise à mort des environs, aucune preuve éclatante ne fut fournie.
Sa responsabilité sur ce qui se passait dans les camps eux-mêmes fut repoussée. Il organisait les déportations, et non la sélection des valides pour le travail forcé ni l’administration des camps.
Quand à son autorité générale dans les territoire de l’est, son vrai travail n’avait rien à voir avec cela, même s’il était bien informé de ce qui se passait.
Cependant, Les juges n’ont pas complètement disculpé Eichmann des tous ces chefs d’accusation. S’ils l’avaient fait, leur verdict de culpabilité aurait été le même, mais cela aurait complètement ruiné, sans aucun compromis, la présentation de l’affaire par l’accusation.

La défense

Eichmann plaida non coupable. Il insista sur le fait qu’il obéissait non seulement aux ordres, mais aussi à la loi. Pendant le III Reich, les ordres d’Hitler avaient force de loi.

Eichmann fit de nombreux efforts pour prouver qu’il n’était personnellement pas hostile aux juifs. Il dit n’avoir tué aucun juif, ni ordonné de le faire, mais sans vraiment laisser planer de doute sur le fait qu’il aurait tué si on lui avait ordonné de le faire.

Faire son devoir ne l’opposa qu’une seule fois aux ordres supérieurs : quand Himmler lui demanda de mettre fin à la Solution finale. Il resta fidèle aux ordres d’Hitler jusqu’au bout, appliquant la Solution finale tant qu’il pu.

La défense insista sur la notion d’« actes d’Etat » : Eichmann était un « bouc émissaire » que l’actuel gouvernement allemand avait abandonné au tribunal de Jérusalem en enfreignant ainsi le droit international. Effectivement, l’Allemagne ne demanda pas l’extradition d’Eichmann.

Le verdict et l’exécuton

L’accusation de « conspiration » fut abandonnée. Elle aurait fait de Eichmann un des principaux criminels de guerre, responsable de tout ce qui avait trait à la Solution finale.
Il fut également acquitté de quelques crimes particuliers, mais les 15 chefs d’accusation furent retenus.
4 d’entre eux concernaient des « crimes contre le peuple juif » : causé la mort, mis dans des conditions de nature à entraîner la mort, causé des dommages physiques et moraux, interdiction des naissances à Theresienstadt.
8 des chefs d’accusation avaient pour objet les « crimes contre l’humanité » : Ils reprennent les crimes contres les juifs, plus ceux contre les non juifs : expulsion de polonais, slovènes et tsiganes.
Les derniers chefs d’accusation concernaient son appartenance à des organisations classées « criminelles » par le procès de Nuremberg.

Aucune charge de génocide ne fut retenue pour les peuples non juifs.

Le jugement reconnaissait qu’Eichmann n’avait jamais, personnellement, commis un crime manifeste. Cependant on constate qu’en général le degré de responsabilité augmente à mesure qu’on s’éloigne de l’homme qui manie l’instrument fatal de ses propres mains.

Le verdict en appel révisa le premier jugement en accordant à Eichmann la pleine responsabilité : pas d’« ordres supérieurs », Eichmann éclipsant ses supérieurs par son importance.

La sentence fut très rapidement exécutée, ce qui souleva quelques protestations venant de personnalités influentes.

Analyse du procès

Le contexte politique du procès

Ce procès intervenant opportunément à un moment où la Diaspora risquait de desserrer ses liens avec Israël, Ben Gourion en avait esquissé les objectifs avant même son début :

  • Pour tous les non juifs : qu’ils se sentent responsable en partie du crime commis.

  • Pour tous les juifs : qu’ils prennent conscience du fait que le monde est hostile au peuple juif, qu’ils avaient dégénéré au point de se laisser assassiner, et que seul l’état d’Israël leur permet de rendre coup pour coup. Un juif ne pouvait vivre honorablement et en toute sécurité qu’en Israël.

  • Dénicher d’autres nazis et mettre en lumière les rapports entre les nazis et certains dirigeants arabes nationalistes.

A quoi s’ajoute la motivation de rappeler aux Allemands leur culpabilité, afin qu’ils poursuivent le payement de « réparations ». 737 millions de dollars avaient déjà été payés depuis 10 ans, et ces paiements devaient prendre fin.

Tribunal israélien ou tribunal international ?

La convention sur les génocides de 1948 stipule que « les personnes accusées de génocides seront jugées par un tribunal compétent des Etats sur le territoire desquels l’acte a été commis, ou devant un tribunal criminel international qui sera compétent ». Bien qu’Israël ait signé cette convention, elle ne s’y est pas pliée.
Certains pensaient que seul un tribunal international pouvait juger ce crime contre les juifs qui est aussi un crime contre l’humanité. Mais à 2 reprises l’assemblée générale des nations unies avait rejeté les propositions de création d’un tel tribunal. Israël aurait tout de même pu instituer un tel tribunal à Jérusalem, avec des juges des pays victimes de l’occupation nazie.

Presque tout le monde en Israël pensait que seul un tribunal juif pouvait rendre justice aux juifs, que c’était l’affaire des juifs de juger leurs ennemis. De là l’hostilité quasi générale sur la question du tribunal international, qui aurait jugé Eichmann non pour ses crimes commis contre « le peuple juif », mais pour ses crimes commis contre l’humanité sur le corps du peuple juif.

16 témoins ne purent se rendre à Jérusalem, car en raison de leurs propres crimes contre le peuple juifs ils auraient été arrêtés, alors que gouvernement aurait pu leur accorder l’immunité le temps du procès. C’est un argument pour réfuter l’avis selon lequel un tribunal israélien était le plus adéquat pour juger Eichmann. En fait Israël était le seul pays au monde où l’on ne pouvait pas entendre les témoins de la défense.
De même qu’à Nuremberg, la défense n’avait pas les mêmes moyens (ceux d’un gouvernement) pour accéder et éplucher les documents.

La défense mit en avant qu’aucun juif n’était qualifié pour juger ceux qui avaient mis en œuvre la Solution finale, à cause d’un manque d’impartialité. Cet argument de partialité est peu fondé, car finalement tous les juges peuvent faire preuve de sympathie pour la victime, en particulier ceux des tribunaux locaux d’après Nuremberg.

Tribunal de vainqueurs

Au procès de Nuremberg, les pays qui jugeaient étaient eux-mêmes passibles de deux types de crime, contre la paix et de guerre. La notion de tribunal international était un leurre : seul les pays vainqueurs étaient en position de juger. Et évidement, ils n’allaient pas se condamner eux-mêmes…

Sur le problème de l’affaiblissement de la justice rendue par un tribunal des vainqueurs, Jérusalem a pêché plus que Nuremberg par l’impossibilité de faire témoigner les témoins de la défense.

Aspects juridiques

Lois

Les paragraphes 10 et 11 de la loi d’Israël de 1950 avaient été rédigés pour les « collaborateurs juifs », qui n’avaient pas eut le choix de la collaboration avec les nazis (Sonderkommando par exemple). La responsabilité criminelle est retiré quand l’accusé a agit pour « parer au danger de sa propre mort immédiate » (10). Des circonstances atténuantes sont prévues quand les accusés ont « fait de leur mieux pour atténuer la gravité des conséquences de leur crime » ou « pour éviter des conséquences plus graves encore que celles qui résultent de ses actes » (11).
Ces paragraphes ont été utilisés pour juger les criminels nazis, et en particulier Eichmann. Mais ce dernier n’était pas concerné par ces circonstances atténuantes.

Le problème fondamental est que le crime a été commis sous le couvert d’une loi criminelle et par un Etat criminel.

Crimes contre l’humanité

A Nuremberg, bien que ce fût les crimes génocidaires qui motivèrent principalement le tribunal, aucun crime ne laissa les juges plus désemparés. Les crimes contre la paix et les crimes de guerres étaient déjà connus, mais la notion de « crimes contre l’humanité » a été créée à Nuremberg. Cependant la Charte de Nuremberg exigeait que ces derniers soient rattachés aux autres crimes, alors qu’ils avaient très peu à voir avec la guerre.
Seul les coupables des crimes contre l’humanité y furent condamnés à mort.

A Jérusalem, 12 ans plus tard, la compréhension des crimes contre l’humanité était bien supérieure. Mais à aucun moment le tribunal ne mentionna que l’extermination de groupes ethniques entiers – juifs, polonais ou tsiganes – puisse être davantage qu’un crime contre ces peuples en particulier, qu’ils portaient atteinte et menaçaient l’ordre international et l’humanité toute entière.
Finalement, en visant une sorte de crime contre les juifs plutôt que des « crimes contre l’humanité », le tribunal de Jérusalem n’a pas mieux compris que celui de Nuremberg la nouveauté juridique radicale du génocide.

Rétroactivité

Une objection, adressée également au procès de Nuremberg, fut que Eichmann était jugé en vertu d’une loi rétroactive. Le précédent de Nuremberg fut une réponse.
La rétroactivité est obligatoire quand il s’agit de nouveaux crimes. La question est plutôt de savoir si les nouvelles lois sont adéquates, si elles ne s’appliquent bien qu’à des crimes inconnus jusqu’alors.

L’enlèvement

Eichmann ne profita pas de la présomption d’innocence qui s’applique normalement en Israël, officieusement dès le départ il était coupable. Israël n’aurait pas enfreint la loi argentine pour le capturer si ce n’avait pas été le cas.

L’enlèvement se justifie par le fait que l’Argentine battait tous les records de non-extradition de criminels nazis. De plus, après 15 ans la prescription s’appliquait pour les crimes commis pendant la seconde guerre mondiale. La seule solution de substitution aurait été de tuer Eichmann directement dans les rues de Buenos Ares, puis que le tueur se livre à la justice. Dans des précédents, cette méthode fut employée, avec au final l’acquittement de l’assassin justicier.

Selon les juges, l’enlèvement d’Eichmann est une violation du droit international, qui ne concerne que les états d’Israël et d’Argentine, et non Eichmann lui-même. Or ces deux gouvernements ont fait le 3 août 1960 une déclaration conjointe disant que l’incident était clos. Il est à noter que le fait qu’Eichmann soit en situation illégale en Argentine a favorisé cet accord. Eichmann était de facto apatride, car l’Allemagne lui refusa également sa protection.

Acte d’Etat et ordre supérieur

Les actes d’Etat reposent sur la notion de raison d’Etat. La raison d’Etat, qui vise la survie d’une nation, peu nécessiter un acte qui déborde et dépasse le cadre des lois qui s’applique aux citoyens. L’acte d’Etat répond à une nécessité, c’est une mesure d’exception.

En ce qui concerne les ordres supérieurs, selon la jurisprudence classique et selon celle d’Israël même, nul n’est tenu d’obéir à des ordres manifestement illégaux. Ceux qui ignorent la loi doivent s’en remettre à leur conscience (ce qui suppose que la loi est une émanation de ce que la conscience de chacun pourrait dicter).
Dans ce cadre, Eichmann n’a pas failli. Il n’avait pas à faire appel à sa conscience car il connaissait la loi. Le problème est que la loi elle-même et l’Etat étaient criminels…
Cela montre l’inadéquation du système juridique d’un pays non criminel pour juger de crimes commis dans le contexte d’un Etat criminel.

La sentence

Certains juifs s’opposèrent à l’exécution d’Eichmann, afin de ne pas aider le peuple allemand à « liquider leur passé ».
La sentence de mort était vue par certains comme inadaptée à l’ampleur des crimes. Ces crimes défiaient la possibilité d’un châtiment humain.

La polémique

Une polémique gigantesque naquit autour du livre et de son auteur. Créée en 1913 pour lutter contre l’antisémitisme aux Etats-Unis, l’Anti-Defamation League organise une partie de la riposte contre Arendt.
Arendt se vit opposée à tout l’establishment juif, au point que plus aucun juif n’osa se prononcer contre elle. Pour susciter une telle réaction, elle pensait avoir touché une partie du passé juif non surmonté.

Arendt prétendait qu’une « image » du livre avait été créée, sans aucun rapport avec le véritable texte, sur laquelle le débat se concentra de façon émotionnelle et presque irrationnelle. Elle accusa ses détracteurs de la critiquer sans même avoir lu son livre.
Les critiques s’articulaient principalement autour de quatre points :

  • Le portrait d’Eichmann en petit homme, alors que pour l’accusation il était le principal artisan de l’extermination, archétype de l’antisémite et incarnation du Mal.

  • Arendt fait d’Eichmann un exécuteur aveugle de la Loi, un être qui ne s’est pas rendu compte de ce qu’il faisait, sans imagination aucune, mais cela sans être stupide. C’est la thèse de la banalité du mal.

  • La mise en lumière de la coopération des autorités juives (les conseils juifs, Judenräte) à la destruction, mais surtout la thèse d’Arendt qui prétend que si le peuple juif avait été désorganisé et dépourvu de direction, le chaos aurait empêché les nazis de faire autant de victimes. Même si la résistance était impossible, elle propose la solution de ne rien faire.

  • On reprochera aussi beaucoup à Arendt son ton ironique et son « manque de cœur ». Devant la complexité du problème et sa douleur, Arendt aurait au moins dû s’imposer la prudence et éviter l’arrogance.

On s’attache parfois aujourd’hui à montrer que le tir de barrage opposé au livre préfigurait une instrumentalisation de la Shoah par un judaïsme américain soucieux de se renforcer et de plaider un soutien inconditionnel à l’état d’Israël.

Le personnage d’Hannah Arendt

Juive allemande, elle a quitté l’Allemagne en 1932 pour rejoindre les Etats-Unis plus tard.
Elle est proche de la gauche.
Elle ne se déclare pas hostile à Israël, mais se positionne contre certains aspects important de sa politique.
Aux Etats-Unis, elle incarne une sorte d’aristocratie intellectuelle de l’Europe en exil.

Retour sur la polémique

Arendt prétend que lors du procès, il y a eu occultation du rôle des Judenräte, or 37 dépositions tournaient autour de cette question. De plus, la loi au nom de laquelle Eichmann est inculpé a été promulguée afin de poursuivre les « collaborateurs » juifs, puis abondamment utilisée à cette fin. Il semble donc qu’elle inventa l’interdit qu’elle voulait dénoncer…

Après coup, il semble que la polémique dirigée contre Arendt était plus la manifestation de l’inquiétude des organisations juives quand à leur perception par l’opinion publique. Le procès Eichmann était la fin d’un silence de 15 ans sur la Shoah, l’amorce d’une nouvelle vision de cet évènement et du peuple juif.
Arendt voyait une stratégie d’intimidation là où se manifestait surtout le désarroi.

Suites du procès

Le procès entraîna en Allemagne une vague de procès contre des criminels nazis encore en liberté contre lesquels on détenait des preuves depuis longtemps.
Un des gros problèmes de l’Allemagne après guerre fut que beaucoup de ses fonctionnaires compétents, qu’elle ne pouvait remplacer, avaient collaboré avec ou été eux-mêmes nazis. On les retrouve jusqu’au plus hautes positions.

Le tribunal reconnu dans le jugement qu’un crime tel qu’un génocide ne pouvait être commis que par une bureaucratie gigantesque s’appuyant sur les moyens que le gouvernement mettait à sa disposition.
Le Rwanda prouva le contraire.

Citations

Serviatus : « Eichmann a commis des actes pour lesquels vous êtes décoré si vous êtes vainqueur et envoyé à l’échafaud si vous êtes vaincus ».
Goebbels (1943) : « Nous entrerons dans l’histoire soit comme les plus grands hommes d’Etat de tous les temps, soit comme les plus grands criminels ».

Arendt : Dans les conditions du III Reich, il n’y a que de la part d’« exceptions » qu’on pouvait attendre une réaction « normale ».