1.    Fer et métallurgie

1.1.                    Météorites et métallurgie

Les météorites ne pouvaient pas ne pas impressionner : venus d’en haut, du Ciel, elles participaient à la sacralité céleste. Il existe de nombreux cultes rendus à des météorites, certains ont même été identifiés à une divinité.

Le minerai météorique est appelé « pierre à foudre ». La foudre est l’arme du Dieu du ciel. Lorsque ce dernier fut évincé par le Dieu de l’orage, la foudre devint le signe de la hiérogamie entre le Dieu de l’ouragan et la Déesse Terre.

Le mot sumérien pour désigner le fer est formé des vocables signifiants ciel et feu. De même en Egypte, on ne connu que le fer météorique jusqu’à la XVIII dynastie. Chez les hittites ou encore en Crète, on retrouve des utilisations du « fer du ciel ».


Les primitifs ont travaillé le fer météorique bien avant d’apprendre à utiliser les minerais ferreux terrestres grâce à la fusion. Le fer météorique était alors plus rare et précieux que l’or, et était travaillé comme une pierre classique. L’utilisation de ce métal, excessivement rare, ne permet pas de définir un « âge du fer ». Son usage reste surtout rituel.


Le véritable âge du fer arrive avec la découverte de la fusion, et la métallurgie du fer, contrairement à celle du cuivre ou du bronze, devint très vite industrielle. Le point de départ de cette expansion est en 1200-1000 dans les montages de l’Arménie. Les modèles et les styles restent fidèles à ceux de l’age du bronze.


Avant de changer la face du monde, l’âge de fer a engendré un très grand nombre de rites, de mythes et de symboles. A côté de la sacralité céleste, venant des météorites, on est maintenant en présence de la sacralité tellurique. Le fer gardera très longtemps une valeur sacrée.

Toute une série de tabous ou d’utilisations magiques du fer dérivent de sa victoire et du fait qu’il a évincé le bronze et le cuivre, représentants des autres âges et des autres mythologies.

La condition de nomade du forgeron le met en contact avec des populations différentes, il est alors le principal agent de diffusion des mythes, rites et mystères métallurgiques.

1.2.                    Mythologie de l’age de fer

Le fer, qu’il passe pour être tombé de la voûte céleste ou qu’il soit extrait des entrailles de la Terre, est donc chargé de puissance sacrée.


Le fer gardera encore son extraordinaire prestige magico-religieux chez des peuples ayant une histoire et une civilisation avancée (Grèce, Turquie, Perse, Inde, …) : défense des récoltes, protection contre les démons, …

En de nombreux endroits on garde le souvenir vague que le fer représente la victoire par la civilisation (par l’agriculture) mais aussi par la guerre (homologuée parfois à un triomphe démoniaque).


Les outils du forgeron (marteau, soufflet, enclume) participent également à la sacralité du fer. La croyance comme quoi l’art de faire des outils est d’essence surhumaine (divine ou démoniaque) est héritée des temps lithiques. La magie ambivalente des armes de pierres s’est transmise à celles en fer.


Les dieux de l’orage ou de la fécondité agraire sont souvent forgerons.


On retrouve le schéma mythologique suivant : les dieux de l’orage frappent la terre avec des pierres de foudres ; ils ont pour insignes la double-hache et le marteau ; l’orage est le signal de la hiérogamie du Ciel et de la Terre.

En battant leur enclume, les forgerons imitent le geste exemplaire du Dieu fort. Cette mythologie de la fécondité agraire, de la métallurgie et du travail est postérieure à l’agriculture et la poterie. Le Dieu céleste, encore présent pendant les phases ethnologique de la cueillette et de la petite chasse, est définitivement évincé par le Dieu fort, le Mâle fécondateur, époux de la Grande Mère terrestre. L’idée de la création opérée par un Etre suprême ouranien cède la place à des cosmogonies et anthropogonies par hiérogamie et par sacrifice sanglant, motifs qui se retrouvent dans la mythologie métallurgique. L’homologation de l’homme et du Cosmos, tous deux nés d’un sacrifice, est renforcée.

Les sacrifices humains sont exemplaires : la victime humaine incarne le Macranthrope divin primordial. C’est un Dieu qu’on sacrifie, un Dieu représenté par un homme.

1.3.                    Le monde sexualisé

Le monde végétal et la réelle compréhension des mécanismes biologiques, lié à l’agriculture, se voient enrichis d’une valorisation sexuelle. Tout acte de fertilisation ou de greffe devient rite.


A partir d’un certain niveau culturel, le monde entier, aussi bien le monde naturel que celui des objets et des outils fabriqués par l’homme, se présente comme sexué. Une classification en mâle et femelle s’applique à tous les domaines, en particulier les plantes, les minerais et les pierres, ou encore les outils. Mais le symbolisme sexuel et gynécologique le plus évident se retrouve dans les images de la Terre Mère ; les cavernes et les mines sont assimilées à sa matrice. Si les sources, les galeries et les mines sont assimilées à l’utérus de la Terre Mère, tout ce qui gît dans le ventre de la Terre est vivant, encore au stade de gestation.

1.4.                    Terra mater, Petra genitrix

Un grand nombre de mythes font ressortir ou naître les premiers hommes des pierres (Amérique Centrale, grecs, sémites, Asie Mineure, Océanie, …).


Dans de très nombreuses traditions disséminées de part le monde, la roche engendre les pierres précieuses.

Résidant au sein de la Terre, les minerais extraits des mines sont en quelque sorte des embryons : ils mûrissent lentement dans les ténèbres telluriques, comme s’ils obéissaient à un rythme temporel beaucoup plus lent que celui des végétaux et animaux. Leur extraction du sein de la Terre est donc une opération pratiquée avant terme, avant qu’ils soient devenus mûrs, parfait.

Cette idée que les métaux « poussent » dans le sein de la mine, empruntant une image végétale, est une conception attestée déjà dans l’antiquité et se maintiendra longtemps en occident.

Grâce à la métallurgie (comme avec l’agriculture), l’homme se sent à même de collaborer à l’œuvre de la Nature. L’alchimiste s’inscrit dans la même optique : en même temps qu’il se fait lui-même, il reprend et parfait l’œuvre naturelle.


Comme le métallurgiste qui transforme un embryon (minerai) en métaux, en accélérant la croissance commencée dans la Terre Mère, ainsi les alchimies chinoises et occidentales ne font aussi que précipiter l’œuvre de la Nature en accélérant le rythme du temps.


Dans de nombreuses traditions dispersées géographiquement, on retrouve l’idée d’une finalité de la Nature : si rien n’entrave le processus de gestation, tous les minerais deviennent de l’or.

L’importance exceptionnel de l’or s’explique pour des raisons religieuses. Il fut le premier métal découvert et utilisé par l’homme, mais ni comme outil ni comme arme, et malgré son exploitation difficile. Il est porteur d’un symbolisme hautement spirituel. Liées à ce métal, les spéculations sotériologiques abondent dans la littérature alchimique occidentale.

1.5.                    Rites et mystères métallurgiques, sacrifices

Dans la tradition, c’est les dieux et les êtres divins qui révèlent les emplacements des mines et filons aux hommes, ainsi que la manière de les exploiter. De nos jours encore, de nombreuses traditions religieuses entourent l’activité des mines.


Chez les mineurs, on retrouve des rites comportant état de pureté, jeûne, méditation, prières et actes cultuels, tout cela en vue de préparer à l’intrusion dans l’espace sacré non familier et donc dangereux de la Terre, relevant d’un ordre et d’un mystère supérieur.


Les fourneaux sont la nouvelle matrice, artificielle, où le minerai achève sa gestation. La fusion est donc également une activité très entourée de tabous et rites. Le symbolisme est sexuel, marital.

Le thème d’un sacrifice (parfois personnel, souvent sanglant) à l’occasion de la fusion, motif mythico-rituel plus ou moins en relation avec l’idée de mariage mystique entre êtres humains et métaux, est particulièrement important.

Le motif du sacrifice humain illustre parfois une haine du fer et de la métallurgie. Dans la théorie des Ages du monde, l’age de fer est justement considéré comme le plus tragique et le plus vil (guerres, massacres, esclavage, …).

Mais, dans leur globalité, ces sacrifies et ces rites supposent un thème mythique originaire, qui les précède et les justifie : les métaux dérivent du corps d’un dieu ou d’un être surnaturel immolé. Les rites ne sont alors que la réitération plus ou moins symbolique de cet évènement, tout comme pour les rites agraires.

Dans certains rites, on sacrifie un fœtus dont on a provoqué l’accouchement prématuré. Un fœtus donne son énergie pour un autre fœtus, le minerai…

1.6.                    Les maîtres du feu

Le feu, comme agent de transmutation de la matière, est vue comme une force magico-religieuse. C’est pourquoi les cultures les plus archaïques imaginent le spécialiste du sacré comme un « maître du feu » (résistance au feu, domptage du feu, …). Universellement, les primitifs se représentent le pouvoir magico-religieux comme « brûlant » et l’expriment en des termes associés.

Produire le feu dans son propre corps est un signe qu’on a transcendé la condition humaine.


Tout comme les chamans, les forgerons sont réputés « maître du feu ». Dans certaines zones ils sont considérés égaux ou supérieurs au chaman.

La solidarité entre le chamanisme et l’art du forgeron apparaît également dans les scénarios de certaines initiations chamaniques (démembrement à l’aide d’outils, jointure avec du fer, …).

1.7.                    Forgerons divins et héros civilisateurs

En Afrique on constate une ambivalence du statut des forgerons.

Dans la civilisation des chasseurs des steppes et pastorales, les forgerons sont méprisés et forment des castes à part : leurs outils n’y ont pas de rôle civilisateur.

Par contre, dans les civilisations africaines agricoles, le forgeron est estimé et joue un rôle religieux important, dans les mythes, avec un Premier Forgeron civilisateur, ou au jour le jour. Les forgerons forment même parfois une société religieuse secrète.

Mais c’est une erreur que d’expliquer par son rôle dans la fabrication des outils agricoles la valorisation rituelle du forgeron. La civilisation slave, par excellence agricole, n’utilise que très peu le fer. Le mythe du « Forgeron Céleste » joue donc un rôle important.


Dans les autres parties du monde, le forgeron a très souvent un statut à part. Parfois certain héros et rois mythiques font remonter leur lignée à un forgeron.


Dans le thème mythologique du combat entre le Dieu de l’ouragan et le Dragon aquatique, c’est très souvent un dieu forgeron qui donne au combattant les armes lui assurant la victoire.

1.8.                    Forgerons, guerriers, maîtres d’initiation

Etymologiquement on retrouve, des sémites aux indo-européens, un rapport entre le mot « forgeron » et la musique ou le chant.

Il semble donc exister, à des niveaux culturels différents (indice de très grande ancienneté), un lien intime entre l’art du forgeron, les sciences occultes (chamanisme, magie, guérison, etc.) et la musique (chanson, danse et poésie), toutes ces techniques étant transmises via des initiations et des « secrets de métier ».

Ce qui ressort des mythes des Forgerons, c’est l’importance accordée à la fabrication d’un outil. Toute création, toute construction, ne peut être qu’un ouvrage surhumain. Celui qui fait des choses efficaces est celui qui sait, qui connaît les secrets de la confection. Les paroles ont également une force créatrice considérable : on créé les objets en « chantant » les paroles requises. C’est le Verbe créateur. Le lien s’explique donc.


En Grèce archaïque, les groupes de métallurgistes mythiques (Dactyles, Cabires) ont des accointances avec la magie, la danse, les mystères et l’initiation des jeunes garçons.


Le maréchal-ferrant, participant à la symbolique du fer mais aussi à celle du cheval, joue un rôle avec le forgeron dans les initiations des « Sociétés d’hommes » (pays nordiques, japon, …). Des dieux ou personnages difformes ou mutilés sont très souvent associés à ces sociétés.

2.    L’alchimie

La « conquête de la matière » a commencé très tôt, peut-être même dès le néolithique, c'est-à-dire dès qu’il s’est servi du feu pour modifier les états de la matière. Toutes les techniques relevaient des mystères, se transmettant par l’initiation.


Il est évident qu’une pensée dominée par le symbolisme cosmologique crée une tout autre « expérience du monde » que celle dont dispose l’homme moderne. Pour la pensée symbolique, le monde n’est pas seulement vivant, il est aussi « ouvert » : un objet n’est jamais simplement lui-même, il est encore signe ou réceptacle de quelque chose d’autre, d’une réalité qui transcende le plan d’être de l’objet.

L’homme des sociétés archaïques avait vraiment la possibilité de s’insérer dans le sacré par son propre travail, ce qui explique l’importance des rites et mystères liés aux techniques.

2.1.                    L’alchimie chinoise

Les taoïstes témoignent d’un grand intérêt pour les superstitions populaires où survivent encore les intuitions et les comportements archaïques. Ils y récoltent recettes, secrets, instructions, revalorisant un grand nombre de traditions spirituelles immémoriales.

Ainsi les alchimistes taoïstes, en dépit d’inévitables innovations, reprennent et prolongent une tradition protohistorique.


L’alchimie chinoise est établie dès le –IV siècle. Au –II, le rapport entre la chrysopée et l’obtention de la vie éternelle est attestée : boire dans des coupes fabriquées d’or alchimique procurait l’immortalité.

L’immortel Houang-ti, patron des alchimistes, médecins et devins, le Souverain Jaune, était aussi très lié au taoïsme religieux. Plus tard, Ko Hong développa beaucoup l’alchimie chinoise.


L’alchimie utilise les principes cosmologiques traditionnels, les mythes en rapport avec l’élixir d’immortalité et les Saints Immortels, et les techniques poursuivant à la fois le prolongement de la vie, la béatitude et la spontanéité spirituelle. Tous ces éléments appartiennent clairement à l’héritage culturel de la protohistoire.

Plus spécifiquement, les alchimistes chinois reprennent les croyances classiques de l’alchimie : la croissance des métaux dans le ventre de la Terre (et en particulier, chercher à l’accélérer), la transmutation et la valeur mystique de l’or, le statut spécial du forgeron, ainsi que la valeur sotériologique des opérations effectuées.


L’alchimie se base sur l’homologation traditionnelle entre le microcosme et le macrocosme. Les éléments sont homologués aux organes : le cœur au feu, le foie au bois, les poumons au métal, les reins à l’eau, l’estomac à la terre.

Le microcosme qu’est le corps humain est à son tour interprété en termes alchimiques.

2.1.1.      Le cinabre intérieur (nei-tan)

Le nei-tan est une alchimie intérieure qui tend à transmuer l’organisme en corps immortel. Les métaux « purs », transcendantaux, sont identifiés aux diverses parties du corps, et les processus alchimiques, au lieu d’être réalisés dans le laboratoire, se déroulent dans le corps et dans la conscience de l’expérimentateur. Le corps humain devient donc un athanor en soi.


Anciennement, il y avait des techniques de rétention du souffle, qui consistaient à respirer l’air intérieur, considéré comme une nourriture.

A partir des T’ang apparaît la respiration du souffle interne. Chaque homme possède une parcelle du souffle originel (Yuan-k’i), principe de vie qui doit être conservé mais qui tend à s’échapper par la bouche ou le nez. Si on parvient à le conserver entier, on obtient la vie éternelle.

La respiration embryonnaire a pour but de faire circuler le souffle cosmique à travers le corps au moyen de la vision intérieure. Elle vise un retour à une condition originale, pure. Les massages et exercices gymnastiques aident le souffle à traverser certains passages difficiles. Il est dit que le saint respire avec tout le corps.

Les exercices de respiration concernent aussi les émanations solaires, lunaires ou stellaires.


Les champs du cinabre sont assimilés à la montagne mystique K’ouen louen des immortels. Pour y pénétrer par la méditation mystique, on entre dans un état chaotique, assimilable à l’état primordial, paradisiaque, inconscient du monde incréé, ou à la materia prima, la massa confusa de l’alchimie occidentale. Cette réduction correspond, sur le plan de l’expérience intérieure, à la régression au stade prénatal, embryonnaire, comme pour la respiration embryonnaire.

Le thème de la réjuvenescence et de la longévité par le regressus ad uterum constitue un leitmotiv du taoïsme. Mais ce retour à la matrice n’est que le développement de la conception plus ancienne et générale de la guérison par un retour symbolique aux origines du monde, c'est-à-dire une réactualisation de la cosmogonie.

2.1.2.      Le cinabre extérieur (wai-tan)

A partir des Han, le cinabre et l’or deviennent des ingrédients de l’élixir d’immortalité : cinabre pur, or potable, pilule d’immortalité. Ko Hong donna de nombreuses recettes pour préparer le cinabre. L’immortalité corporelle était habituellement obtenue en absorbant les élixirs préparés en laboratoire.


L’or et le jade, du fait qu’ils participent au principe cosmologique yang, préservent les corps de la corruption. L’or alchimique, supérieur à l’or naturel, préserve la vie à l’infini.


Le cinabre (sulfure de mercure, de couleur rouge), mis dans le feu, produit le mercure. Il recèle ainsi le mystère de la régénération par la mort, que symbolise la combustion. Il peut donc assurer la régénération perpétuelle du corps et procurer l’immortalité.


A partir d’une certaine époque, l’alchimie externe (wai tan) est considérée comme exotérique par rapport à l’alchimie interne.

2.1.3.      L’alchimie ascétique

La transposition de l’alchimie en technique ascétique et contemplative atteint sa plénitude au XIII siècle, lorsque s’épanouissent les écoles zen.

Son principal représentant est Ko Ch’ang-Kêng, ou Po Yü-chuan, qui définit trois méthodes de l’alchimie ésotérique.


Dans la première méthode, le corps remplit le rôle du plomb, le cœur celui du mercure. La méditation fournit le liquide et les étincelles de l’intelligence le feu nécessaires à l’opération alchimique. « Par cette méthode, une gestation qui demande habituellement 10 mois peut se consommer en un clin d’œil ». L’analogie entre l’enfantement et la fabrication de la Pierre est implicite, comme chez les alchimistes occidentaux. On retrouve les conceptions traditionnelles (homologation métaux – organes, les métaux embryons, l’accélération du processus naturel de perfection métallique homologué au processus humain).

Dans la seconde méthode, c’est le souffle qui tient la place du plomb, et l’âme celle du mercure. L’œuvre alchimique s’effectue en travaillant sur la respiration et les états psychiques. Ici, on est très proche du yoga.

Dans la troisième méthode, le sperme correspond au plomb, le sang au mercure, les reins l’eau et l’esprit le feu. L’influence du tantra indien est certaine.


Les techniques de rythmisation aboutissant à l’arrêt du souffle faisaient déjà partie de l’alchimie chinoise depuis des siècles.

2.2.                    L’alchimie indienne

L’alchimie comme technique spirituelle, et non comme une simple pré-chimie, est attestée en Inde.

La tradition populaire dit que les yogins-alchimistes, grâce à la rythmisation du souffle (pranayama) et à l’utilisation de remèdes végétaux et minéraux, prolongent indéfiniment leur jeunesse et transmutent les métaux en or, plus d’autres miracles de type yogico-fakirique.

La symbiose entre le yoga tantrique et l’alchimie est aussi attestée dans la tradition écrite.


L’alchimie indienne est solidaire des rituels archaïques d’immortalisation et de divination, et des méthodes de rajeunissement à l’aide des plantes et des substances minérales.


L’alchimiste espère arriver aux mêmes résultats que le yogin, en projetant son ascèse sur la matière. Car il existe une parfaite solidarité entre la matière physique et le corps psychosomatique de l’homme : tout deux sont des produits de la Substance primordiale (prakrti).

Le hatha-yoga et le yoga tantrique visent à transmuer le corps en un corps incorruptible, un « corps divin » ou « corps parfait ». L’alchimie vise un corps rajeuni éternellement.

Les deux disciplines passent par des expériences de mort et de résurrection initiatiques.

En transformant la matière, l’alchimiste la libère de son cycle naturel, tout comme le yogin se libère du cycle qui lui est lié.

Le contact opérationnel avec les « substances » n’était pas sans conséquences d’ordre spirituel. Travailler sur la matière, c’est toucher directement à la prakrti, c'est-à-dire dans cette idéologie au principe cosmologique du Samkhya et du Yoga classique, mais aussi au mode primordial de la Déesse, de la Shakti. Cela ne peut pas être sans conséquences sur sa situation karmique et spirituelle.


La croyance dans la transmutation et la foi dans la possibilité de prolonger indéfiniment la vie humaine ont précédé en Inde l’influence des alchimistes arabes. Même si l’on suppose que le mercure a été introduit en Inde par les alchimistes musulmans, il n’est pas à l’origine de l’alchimie indienne, qui date des premiers siècles de notre ère.

Le mercure est considéré comme un principe générateur. En termes d’alchimie, « fixer » ou « tuer » le mercure (en réduisant sa fluidité) équivaut à la suppression des états de conscience, but ultime du yoga. Le mercure tué peut s’ingérer pour devenir immortel, guérir les afflictions ou transformer une grande quantité de métaux en or.

L’importance de l’expérience pratique est grande dans l’alchimie, mais c’est une tradition pan-indienne qu’on retrouve dans le hatha-yoga ou le tantra. Donc on ne peut pas douter que l’alchimie indienne n’a pas été que purement spéculative.


Sur le plan purement scientifique, les hindous furent également très compétents. Que  ce soit pour la pharmacopée ou pour les processus métallurgiques, ils eurent quelques siècles d’avance sur les occidentaux Agrippa et Paracelse.

2.3.                    L’alchimie hellénistique

L’Orient hellénistique a hérité toutes ses techniques métallurgiques de la Mésopotamie et de l’Egypte. Initialement simplement composée de recettes techniques d’alliages, de teinture et d’imitation de l’or, l’alchimie est devenue philosophique vers le –II siècle avec les Physika kai Mystika, puis suscita toute une littérature avec Zosime (+III) et ses commentateurs. Elle fut liée à l’hermétisme savant, à travers des textes comme la Table d’Emeraude (attribuée à Hermès Trismégiste).


On peut expliquer l’apparition des textes alchimiques autour de l’ère chrétienne comme le résultat de la rencontre entre le courant ésotérique de l’intelligentsia (Mystères, gnose, néo-pythagorisme, astrologie, …) et des traditions « populaires », gardiennes des secrets de métier et des techniques magiques archaïques.


Les textes alchimiques grecs manquent d’intérêt pour les phénomènes physico-chimiques, ce qui est en totale contradiction avec l’esprit de la science grecque classique. Les alchimistes grecs ne sont donc pas intéressés par les phénomènes naturels qui ne servent pas leurs buts. Ils voient la substance comme vivante, avec une vie complexe et dramatique.


Les alchimistes gréco-orientaux ont repris et revalorisé la vision archaïque des minerais et métaux regardés comme des organismes vivants. Elle acquière une dimension spirituelle : la Matière assume aussi le destin de l’Esprit, avec sa purification et son accession à l’immortalité. Le passage de la vision archaïque des métaux vivants à celle de la transmutation est similaire à l’évolution des vieux cultes agraires en religions à Mystères.


On retrouve dans les textes le scénario des souffrances, de la mort et de la résurrection de la Matière, comme chez les Mystères ou dans les initiations archaïques (qui sont parfois d’une extrême cruauté, comme dans les initiations chamaniques). C’est le drame mystique du Dieu – sa passion, sa mort, sa résurrection i.e. la fonction initiatique de la souffrance  – qui est projeté sur la Matière pour la transmuer. L’or étant le symbole de l’immortalité, la transmutation alchimique équivaut à la perfection de la matière et, pour l’alchimiste, à l’achèvement de son initiation.

La grande innovation des alchimistes a donc été de projeter sur la Matière la fonction initiatique de la souffrance.


Les transmutations qui aboutissent à la Pierre Philosophale passent par 4 phases, dénommées en fonction des couleurs que prennent les ingrédients : mélansis (noir, symbolise la mort), leukosis (blanc), xanthosis (jaune) et iosis (rouge).

Avec des variations sans nombre, les 4 (ou 5) phases de l’œuvre se maintiennent à travers toute l’histoire de l’alchimie arabe ou occidentale.

2.4.                    L’alchimie arabe

L’alchimie arabe reprend les traditions grecques, grâce aux traductions qu’ils ont faites des auteurs classiques. Tous les livres alchimiques arabes, autours des opérations alchimiques, sont imbus d’ésotérisme et de gnose. L’alchimie était une véritable technique spirituelle.


Un des premiers et des plus fameux alchimistes de langue arabe est Jabîr ibn Hayyân, le Geber des latins, qui vécut au VIII siècle. Il regroupe autour de son noms plusieurs auteurs jusqu’au X siècle.

3.    La renaissance occidentale de l’Alchimie

3.1.                    Arcana Artis

L’alchimie pénétra en Occident grâce aux écrits arabes, dont un certain nombre, à côté des traductions, représentent des œuvres originales. Les traductions vers le latin commencèrent à partir de 1150.

Le plus célèbre est la Table d’Emeraude, attribué à Hermès Trismégiste, qui dit « Tout ce qui est en haut est comme tout ce qui est en bas, tout ce qui est en bas est comme tout ce qui est en haut, afin que s’accomplisse le miracle de l’Unité ».


En poursuivant la perfection des métaux, c’est évidemment leur propre perfection que les alchimistes cherchaient. L’adepte se transformait lui-même en pierre philosophale, psychiquement et/ou physiquement. L’alchimiste doit être pourvu de nombreuses qualités morales : humble, sain, patient, chaste, il doit avoir l’esprit libre et en harmonie avec l’œuvre, il doit à la fois œuvrer et méditer, etc.

Comme dans les traditions précédentes, l’alchimiste le substitue au Temps pour accélérer la croissance naturelle des métaux.


Les textes sont très prolixes concernant les premières étapes, mais très cryptiques et allusifs quand ils abordent l’opération finale. « Seul celui qui sait comment faire la Pierre Philosophale comprend les paroles qui la concernent ». Il y a bien ici une discipline de l’arcane.


La mort de la matière, correspondant au niveau opératoire à la première étape noire, est un retour à la materia prima, masse informe et confuse correspondant, au niveau cosmologique, à la situation primordiale, au Chaos.

C’est pourquoi le symbolisme aquatique se référant à cette phase est très important, lié à l’Eau primordiale chaotique des mythes cosmologiques.

Ainsi cette mort s’opère, selon les auteurs, par une dissolution, ou par une calcination. Le terme putréfaction est aussi employé. C’est de toute façon un retour à l’amorphe.

De façon générale, toute « création » s’appuie sur le modèle exemplaire de la cosmogonie, qu’elle répète rituellement. Ainsi cette mort est une Mort Initiatique, c’est le retour à l’état originel, et la « résurrection » qui suit correspond à la création cosmique.


De nombreuses images ont été employées concernant cette première étape.

Elle a été vue comme une régression au stade prénatal, un retour à la matrice, à « entrer dans la Mère ». Il est parfois présenté comme un inceste avec la Mère. Cette Mère symbolise la nature à l’état primordial.

La dissolution dans la materia prima est aussi symbolisée par une union sexuelle, qui s’achève par la disparition dans l’utérus, symbolisme qui se prête à de nombreuses revalorisations et interprétations. Deux principes (Soleil et Lune, Roi et Reine) s’unissent dans le bain mercuriel et ils meurent, leur « âme » les quitte pour revenir plus tard et donner naissance au filius philosophorum, l’être androgyne (Rebis) qui annonce l’imminente obtention de la Pierre.


L’œuvre au blanc qui suit, la résurrection, se traduit par l’appropriation de certains états de conscience inaccessibles à la condition profane. Au niveau opératoire c’est la « coagulation ».


La materia prima et la Pierre Philosophale ont des caractéristiques communes :

Aucune identification précise n’est donnée

Une multitude de termes et expressions sont employés pour les désigner

Elles sont réputées extrêmement accessibles, se « trouvant partout et en tout ». Cela rappelle un principe général de la sacralité : les hiérophanies, du fait même qu’elles manifestent le sacré, changent le statut ontologique des objets.


La Pierre est parfois décrite comme ou associée à la réconciliation des contraires. Sa vertu première est de transmuer les métaux en or. Les alchimistes arabes ont introduit l’idée de ses vertus thérapeutiques. Cet Elixir s’est substitué au très vieux mythe indo-européen de la plante merveilleuse ou de la boisson d’immortalité.

Mais l’image de la Pierre a fini par être associée à de nombreuses croyances magiques et pouvoirs.

3.2.                    Alchimie, sciences naturelles et temporalité

Le néoplatonisme et l’hermétisme, redécouverts par Marsilio Ficino et Pic de la Mirandole, ont modifié le visage de l’alchimie.

Une signification christologique s’ajouta à l’œuvre de la mort et la renaissance – rédemption de la matière. La « mort » de la matière était sanctifiée par la mort du Christ qui en assurait aussi la rédemption.

Jung a illustré ce parallélisme Christ - Pierre Philosophale.


En tenant compte des rapports microcosme-marcrocosme, le philosophe chimiste pouvait appréhender les secrets de la Terre aussi bien que ceux du Ciel.


L’arrivée de la réforme demandée par les Rose-Croix organisait la communauté des savants autour du centre d’étude qu’était le laboratoire. Leur nouvelle méthode d’éducation était basée sur le « philosophie chimique ».

Des personnalités de renom du monde scientifique accordaient une grande foi à l’alchimie, parmi lesquels Robert Fludd et Newton.

Newton ne publia jamais les résultats de ses expérience alchimiques qui durèrent pendant au moins 30 ans, mais il semble avoir atteint un très haut niveau. Il espérait découvrir la structure du micro-univers afin de l’homologuer) son système cosmologique. Il pensait que les secrets de l’hermétisme renfermaient les secrets de la philosophie naturelle et de la religion révélés par Dieu aux commencements, puis oubliés.

Mais dans son essor spectaculaire, la « science moderne » a ignoré, ou rejeté, l’héritage de l’hermétisme. Newton et ses contemporains attendaient en effet un tout autre type de révolution scientifique.



4.    Bibliographie

Mircéa Eliade : Histoire des religions et idées religieuses, tome I à III.

Mircéa Eliade : Forgerons et Alchimistes