Voir aussi :

  • Quelques éléments de politique américaine, basés sur les écrits de Noam Chomsky.

    1.    L’ascension et la chute de la démocratie

    Après l’effondrement tout à fait imprévu des grands empires autocratiques de Russie, d’Autriche-Hongrie, de l’Allemagne des Hohenzollern et de la Turquie ottomane, la paix de Paris installait dans toute l’Europe le régime parlementaire, accompagné de la gauche et du libéralisme. L’Europe comptait 3 républiques avant la première guerre mondiale, et 13 à la fin de 1918.

    Les républiques démocratiques se dotent de Constitutions, rédigées par les juristes et hommes politiques de la classe moyenne, et inspirées des textes fondamentaux des sociétés politiques libérales bien établies telles que la France, les Etats-Unis, l’Angleterre et la Suisse. Cependant les auteurs cherchaient à aller plus loin dans le droit public et dans la relation du politique et de la société. L’essentiel du pouvoir est alors placé entre les mains du législatif : le parlement a la primauté.

    Les droits du citoyen se sont étendus à des domaines comme la santé, la protection sociale et la famille. Il s’agissait de gagner au parlementarisme les masses tentées par le bolchevisme, les élites dirigeantes se révélant finalement plus anti-communistes que démocrates.


    En Russie, la révolution de 1917 installa d’abord une démocratie libérale. La gauche, Lénine compris, revendiquait une Assemblée constituante, premier pas du « règne de la bourgeoisie » : telle était la voie indiquée par la théorie marxiste. En novembre, quand ils prirent le pouvoir, les bolcheviques hésitaient encore entre une révolution « démocratique bourgeoise » ou « socialiste prolétarienne ».

    Mais le peuple ne voulait pas des libertés constitutionnelles, il voulait la paix et la terre, ce que les libéraux ne pouvaient lui offrir.

    A l’élection de l’Assemblée constituante, la victoire est pour la gauche, mais les bolcheviques sont rejetés. Ce mauvais résultat incite Lénine à choisir la voie prolétarienne et à s’emparer du pouvoir par la force.

    La citoyenneté comportait des restrictions liées à l’origine sociale, de façon à favoriser les plus pauvres. Tous les droits étaient conditionnels : ils pouvaient être retirés par le gouvernement si leur exercice semblait porter préjudice à la révolution socialiste.


    Après des remous en 1918 et 1919, les mouvements révolutionnaires inspirés du modèle russe furent rapidement éteints dans les autres pays d’Europe.

    Cette vague révolutionnaire confirma le conservatisme politique des paysans propriétaires. Loin d’être aussi pauvres que les paysans russes, ils n’éprouvaient aucun intérêt pour les politiques radicales. Ainsi, c’est surtout dans les villes que les groupes pro bolcheviques cherchèrent à prendre le pouvoir.


    En Italie, les premières élections en 1919 montrèrent une propagation du socialisme qui effraya les couches sociales moyennes, les amenant à soutenir la montée du fascisme. Les hésitations et les faiblesses du libéralisme face au mécontentement populaire et à l’instabilité politique aboutirent à son abdication plus ou moins volontaire en faveur de la droite.

    A partir de l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922, le fascisme prit de plus en plus de distance avec le parlementarisme, cherchant encore sa voie. A l’étranger, le fascisme était perçu par des hommes d’Etat, à l’instar de Churchill ou Chamberlain, comme une meilleure solution pour l’Italie que le modèle parlementaire.

    A la division bourgeoise entre vie publique et vie privée devait se substituer une conception « totalitaire » de la politique comme expérience de vie complète.


    A partir du début de la Grande Dépression de 1929, les gouvernements virèrent progressivement à droite. Dans le milieu des années 30, à l’exception de la France, les seules luttes idéologiques ou politiques encore en cours se déroulaient au sein de la droite, entre autoritaires, conservateurs traditionnels, technocrates et extrémistes. La gauche européenne, gravement affaiblie par la scission entre sociaux-démocrates et communistes, ne retrouvait pas sa puissance de 1918-1919.

    La démocratie parlementaire, expérience excessivement nouvelle de l’entre-deux guerre, a échoué. Focalisée sur les droits constitutionnels et peu soucieuse de responsabilité sociale, cette démocratie paraissait souvent tenir plus du XIX siècle que du XX. Les hommes politiques ont plus cherché la perfection juridique que la fonctionnalité politique. Résultat : dans les années 30, la majorité des Européens n’avaient plus envie de se battre pour elle. Les dictatures se mirent en place, et surtout se maintinrent très facilement.


    On retrouve à cette époque un peu partout des doutes sur l’universalité du modèle démocratique. Pour beaucoup, l’origine de la floraison des dictatures est à rechercher dans la crise du pouvoir parlementaire tel qu’il s’exerçait à l’époque.

    La peur du communisme attirait nombre de libéraux vers les solutions autoritaires. Dès le début du XX siècle, les sentiments antilibéraux et antidémocratiques ont gagné du terrain au sein de la population. La démocratie est une préoccupation de la bourgeoisie plutôt que du peuple. Les conservateurs, eux, aspiraient au retour de modes de gouvernements plus élitistes, aristocratiques, voir monarchistes.

    La représentation proportionnelle avait produit des assemblées fragmentées en très nombreux partis, et donc incapables de gouverner. De plus ces derniers étaient généralement plus préoccupés de leur propre intérêts que de celui de la nation. Ils s’affrontaient plutôt que d’essayer de gouverner ensemble.


    Au sein des dictatures, les parlements ne sont que rarement supprimés, ils gardent une existence fantôme qui semble indiquer que ces états voulaient jouir d’une sorte de légitimité populaire.

    L’extrême droite privilégie souvent l’irrationnel, l’action et l’intuition, contre la raison et la logique. Le culte du leader permettait, quand le système politique devenait impopulaire, de garder une bonne image pour le chef. Issus du peuple, ces gouvernements pouvaient limiter les droits des individus « dans l’intérêt de tous ».

    Il faut faire une différence entre la vieille droite (Franco, Metaxa), de type aristocratique, et la nouvelle droite radicale (Allemagne et Italie), qui s’appuie sur une politique de masse.



    2.    Empires, nation, minorités

    Les empires du XIX siècles fondaient leur légitimité sur l’allégeance dynastique et non sur l’ethnicité. L’effondrement soudain des empires centraux posa ouvertement, pour la première fois, la question des minorités, et ceci en premier lieu en Pologne. Avant la première guerre mondiale, la question des minorités reçus un traitement assez varié, mais celles-ci furent souvent utilisées les unes contre les autres dans le but de les affaiblir globalement.

    Après la première guerre mondiale, la diffusion du modèle de l’Etat-nation place la question des minorités ethniques au centre des problématiques politiques. Lorsqu’un Etat tire sa souveraineté du peuple et que le peuple est défini comme une nation, la présence d’autres groupes ethniques à l’intérieur de ses frontières ne peut être ressentie que comme une menace par ceux qui croient à l’autodétermination nationale. Ainsi, le traité de Versailles, en formant des Etats-nations, a transformé 25 millions de personnes en minorités nationales. Les nations se voulaient « pures », mais de fait aucune de l’était.


    La SDN, voulant éviter au maximum les conflits entre nationalismes et minorités, privilégia la solution de leur intégration en respectant les différences. Le gouvernement polonais fut obligé, pour être reconnu par la SDN, de signer un traité garantissant certains droits à ses minorités (citoyenneté, égalité devant la loi, liberté religieuse, …). Pour les pays d’Europe centrale, le cas de la Pologne allait servir de modèle pour toute une série de traités élaborés par les auteurs de la paix de Paris.

    Mais si la SDN se portait garante des droits des minorités, en pratique il fut très difficile de la saisir en cas de problème. De plus, elle avait peu de pouvoir de sanction auprès des Etats. De fait, rien n’obligeait les nations à obéir à la SDN. L’Etat de droit à l’échelle internationale (dont elle était l’incarnation) n’existait que par la volonté politique de ses membres. Son action dépendait donc énormément du rapport des forces entre ses membres. C’est pourquoi le rôle de la SDN déclina petit à petit jusqu’à la guerre de 1939.


    Mais, au fond, les puissances d’Europe occidentale se préoccupaient plus de la stabilité de l’Europe orientale que du sort réel des minorités. Ces puissances, vainqueurs de la guerre, avaient imposés des traités qu’elles même ne suivaient pas. Dans les colonies, le libéralisme cédait le pas à des doctrines nouvelles : développement séparé pour chacune des races, ségrégation, interdits liés à la race ; la pleine citoyenneté n’était pas un droit : son octroi était à la discrétion de l’Etat. Concernant la question des minorités, les grandes puissances trouvaient bon que la SDN intervînt dans les affaires intérieures des « nouveaux » Etats, mais pas dans les leurs.


    Dans la jeune Russie bolchevique, un système fédéral fut créé autour d’un parti communiste centralisé. Les nationalités non russes se voyaient ainsi offrir un réel pouvoir politique, économique et culturel. Mais sous ce fédéralisme apparent se cachait une centralisation croissante. En fait, la direction bolchevique n’acceptait le principe fédéral qu’à la condition que le pouvoir réel demeurât aux mains d’une organisation, le parti Communiste, bien que ce dernier ne soit même pas officiellement mentionné dans la Constitution de 1923.


    C’est l’introduction du concept occidental d’Etat-nation dans les sociétés multinationales de l’Est qui mena aux mouvements forcés de population et aux génocides, dont le génocide arménien est un premier exemple.

    L’Allemagne de Weimar et la France de la Troisième République enfermèrent des milliers de personnes dans des camps de détention au seul motif de leur nationalité. A partir des années 20, les juifs ont souvent été vu comme une nation étrangère au sein des démocraties (Hongrie, Pologne, Slovaquie, Roumanie, …), mais aussi plus tard avec la France de Vichy.

    Le besoin d’« espace vital » était un souci commun à toutes les tendances politiques. L’Ethiopie fut envahie par l’Italie à la fin de 1935, lors d’une guerre fulgurante, d’une férocité inouïe, utilisant armes chimiques et bombardements aériens. La construction de l’empire s’accompagna de lois et décrets racistes. Les intellectuels de droite y virent un droit de la civilisation à imposer la barbarie.


    Le nationalisme racial biologique s’étendit dans les années 30 à toute l’Europe centrale et orientale. Selon Hitler, l’Etat n’était rien de moins qu’un « organisme vivant ». La politique mondiale, au-delà des nations géographiques, repose sur la race. La race la plus forte doit l’emporter sur la plus faible, lui imposant sa volonté. Hitler soutenait que les frontières ne pouvaient être définitives, elles n’étaient des lignes de partage temporaire dépendant du rapport de forces entre les puissances politiques.



    3.    Corps sains, corps malades

    La natalité avait commencé à baisser régulièrement dès la fin du XIX siècle. Dans ces circonstances, l’avenir d’une nation, en terme de son importance numérique ou de sa « qualité », inquiétait d’une manière ou d’une autre tous les esprits, créant une véritable angoisse concernant l’avenir de la « race européenne ».


    La première guerre mondiale fit 8 millions de victimes, soit environ 6000 par jours. La plupart étaient des hommes jeunes, ce qui entraîna un profond déséquilibre démographique. Les survivants étaient profondément atteints, physiquement et psychologiquement. L’atmosphère de crise de 1918-1919, avec ses insurrections, révolutions et mutineries, ne fit qu’accentuer le sentiment d’un effondrement total de l’ordre social. L’Etat joua alors de plus en plus le rôle de source d’autorité morale.

    Après les années 1920, pour lutter contre la baisse du taux de natalité, les conditions de vie furent améliorées, la contraception et l’avortement étant difficiles voir illégaux, les valeurs familiales furent encouragées ainsi que le sport. Le rôle de l’Etat grandit énormément en matière de santé (création de ministères e la Santé, infrastructures, …). Le culte du corps se développa, les corps s’affichèrent de plus en plus (tenues, photos, sports, exhibitions publiques, …). La santé de la famille dépendait beaucoup de l’habitat. Les logements, les bâtiments, la ville elle-même devinrent les laboratoires de nouveaux modes de vie, meilleurs et plus sains. Le logement social permis de remodeler les normes du comportement familial. Mais dans l’ensemble, les politiques natalistes furent un échec, peut-être parce que les Etats ne se donnèrent finalement pas vraiment les moyens de les mener efficacement à bien.


    Pour promouvoir la famille, il fallait se débarrasser d’un type social nouveau, apparu pendant la guerre, et qui faisait peur : la jeune femme indépendante et émancipée ayant un emploi et un salaire. Les épouses au foyer, les mères, incarnaient l’« héroïsme quotidien ». La propagande fasciste proclamait que « la maternité est le patriotisme des femmes ». L’inscription de l’égalité des sexes dans les Constitutions, s’accompagnant ou non du droit de vote, cachait le fait que l’Etat renforçait le culte de la famille et évitait de réformer des lois fondées sur la domination masculine. Même les communistes, après avoir mis en place une législation très libérale en matière de famille et de mariage, revinrent, dans les années 1935, à une politique de soutien de la famille traditionnelle.


    L’idée que la santé de la famille concerne la société en général, que la nation doit s’assurer une descendance racialement saine, que l’Etat a le devoir d’intervenir dans la vie privée pour montrer aux gens comment vivre, se retrouve dans les années 30 dans tout l’éventail politique.

    En terme d’eugénisme, la gauche et la droite n’étaient parfois pas si éloignées que ça. Des eugénistes des deux bords pensaient possible de produire de « meilleurs » êtres humains au moyen de politiques sociales adéquates. Mais évidement, les caractéristiques de cet homme nouveau et les moyens d’y parvenir différaient.

    L’eugénisme négatif, obsédé par l’idée de dégénérescence sociale, était surtout préoccupé par la menace que représentaient les malades mentaux. Les eugénistes pressaient l’Etat de prendre des mesures pour limiter la reproduction des individus inférieurs de leur race (par exemple les malades, les pauvres, …), ou plus directement de ceux de race inférieure. La détention ou la stérilisation forcée (solution moins coûteuse) furent des méthodes employées en Grande-Bretagne, Etats-Unis, Allemagne. La Suède, la Suisse et plusieurs autres pays d’Europe ont continué jusqu’à une époque relativement récente à pratiquer, dans le cadre de leurs politiques sociales, la stérilisation de certains handicapés et diverses autres mesures coercitives. Hitler passa la vitesse supérieure avec sa campagne d’euthanasie, qui souleva cependant l’opinion publique.

    Beaucoup d’eugénistes pensaient que la ville avait des effets paradoxaux sur la fécondité humaine en rendant les classes moyennes stériles et en incitant au contraire les classes inférieures à se multiplier à une vitesse effrayante. La ville moderne comportait des tentations fatales à la cohésion familiale. Le cinéma était également accusé d’avoir une influence délétère. Les politiques visant la pureté raciale se tourneront donc vers la campagne.


    A une époque d’empires coloniaux et de darwinisme social, la notion de hiérarchie des races était omniprésente et il y avait bien peu d’Européens de droite ou de gauche à ne pas croire à la supériorité raciale de l’Europe.

    L’Etat-providence raciste allemand était à bien des égards l’apothéose de tendances présentes dans toute la pensée sociale européenne. Mais la façon d’asseoir la définition de la nation avant tout sur la race au sens biologique n’avait guère d’équivalent hors d’Allemagne.


    En France, la nation était définie essentiellement en termes de langue et de culture. Dans les années 20, une forte immigration (venant de Pologne et d’Algérie) avait été bien accueillie comme un moyen d’élever le taux de natalité. Mais les années 30 virent un renforcement tant du racisme que de l’anti-racisme. Nombreux sont ceux (dont le jeune François Mitterrand) qui demandèrent l’expulsion des nouveaux arrivants.


    Il y eut quand même des savants et intellectuels de gauche pour faire campagne contre le racisme scientifique, principalement en Angleterre (Huxley, Haddon, …). La Seconde Guerre Mondiale allait également voir naître un consensus antiraciste international, appuyé sur les récentes découvertes en génétique, conduit par des scientifiques politiquement engagés comme Huxley, et renforcé par la connaissance de ce à quoi les politiques nazies avaient mené.



    4.    La crise du capitalisme

    4 ans de guerre totale ont anéanti les fondements monétaires de la confiance bourgeoise et de la stabilité économique du XIX siècle. Les gouvernements ont dû suspendre la convertibilité de leur monnaie et abandonner les grands principes du capitalisme victorien, à savoir étalon-or, libre-échange et intervention minimale de l’Etat.

    Beaucoup souhaitaient un retour à la « normalité » d’avant 1914. Mais pour y arriver il fallait paradoxalement un interventionnisme fort de l’Etat. Face à l’Europe, la révolution soviétique jetait au capitalisme un défi sans précédent. Partout, la guerre avait renforcé les pouvoirs des organisations ouvrières.


    Les anciennes puissances se retrouvaient endettées vis-à-vis des Etats-Unis, faisant de l’Amérique la plus grande puissance créditrice mondiale, qui de son côté investissait énormément à la reconstruction de l’Europe.

    Face au rôle prépondérant des Etats-Unis, les pays d’Europe furent incités à une coopération économique paneuropéenne. Mais de nouveaux centres de production apparurent, augmentant la concurrence internationale. De plus, un grand facteur de discorde entre puissances victorieuses fut la question de l’aide à l’Allemagne et des réparations. La France exigeait de très lourdes réparations contre l’avis de la Grande-Bretagne.


    A certains égards, le milieu des années 20 fut un moment de prospérité, de stabilisation et de succès. Aux folles fluctuations des taux de change et à l’hyperinflation succéda une inflation modérée qui stimula l’activité économique et favorisa la croissance. Mais pour arriver à ce résultat, on sacrifia les travailleurs et tout le côté social. Les démocraties d’alors étaient systématiquement associées à la bourgeoisie.


    Mais la croissance des années 20 restait très fragile. Elle ne résista pas au krach de 1929, qui provoqua des fermetures de banques, la dépréciation de la plupart des devises et un chaos monétaire. D’une façon assez générale, le chômage augmenta, le commerce international s’effondra, et on connu une crise agraire sans précédant, mais les symptômes exacts de la crise furent très différents d’un pays à l’autre.

    La réponse de la plupart des gouvernements fut de se serrer la ceinture, limiter les dépenses publiques et attendre que la confiance des investisseurs revienne. Ils répugnaient à abandonner les vieilles recettes éprouvées du marché. Dans les années 30, la réalité financière poussa l’Europe sur la voie d’un nationalisme économique clairement incompatible avec le modèle libéral (libre-échange et circulation mondiale du capital), mais pas avec le communisme ou le capitalisme nationaliste des états fascistes.

    Le nationalisme économique et le contrôle accru de l’Etat permirent une reprise à court terme. Mais l’autosuffisance faisait peser sur les consommateurs les prix élevés des biens produits sur place. Si le nombre des emplois augmenta, les salaires restaient très bas, surtout dans les Etats autoritaires. Les groupes socialistes Européens, entre les modèles fascistes et communistes, et face à la débâcle du capitalisme libéral, hésitaient à identifier une vraie marge de manœuvre. La tendance excessive à la prudence entraîna une non prise de décision.


    Nulle part la tâche de reconstruction de l’économie n’a été plus terrible qu’en Russie, où les ravages de la Guerre puis de la guerre civile firent 14 millions de morts civils entre 1914 et 1926.

    Les communistes commencèrent avec une politique radicale (nationalisation massive des moyens de production et un début de planification centrale), avant que Lénine ne revienne, en dépit d’une violente opposition interne, à une Nouvelle Politique Economique plus souple et pragmatique.

    Un débat acharné concernant l’économie suivit la mort de Lénine. Staline prit la suite de Trotski en appliquant une politique d’investissements massifs dans l’industrie et de mesures sévères contre les paysans.

    En 1929, Staline avait vaincu ses opposants de gauche et de droite. Le communisme allait être imposé aux campagnes, l’agriculture collectivisée et mécanisée. Tous les moyens devaient être donné à l’industrialisation. La production et le rendement étaient les maîtres mots : les objectifs étaient fixés à des niveaux ridiculement élevés.

    Mais le plus frappant est que ce processus frénétique et désorganisé fonctionna. Au moment où l’Europe capitaliste s’enfonçait dans le marasme, le chômage était éliminé en Russie. Mais pour l’Occident, il était difficile de voir la Russie sous son vrai visage. A mesure que le « miracle économique » prenait corps, la réalité soviétique disparaissait du champ visuel de l’Europe et le pays se refermait sur lui-même.


    La violence devenait le moyen de résoudre les problèmes. La discipline du travail devint une des préoccupations principales du régime. Les syndicats de défense des travailleurs furent convertis en organes d’application de la discipline et de lutte contre la « fainéantise » et l’« absentéisme ». Le travail forcé jouait un rôle important : des millions de détenus étaient répartis dans un réseau de prison, de « camps de rééducation par le travail ».

    Les pénuries alimentaires étaient croissantes, les biens de consommation rares et rationnés, les conditions de vie ou de travail étaient si mauvaises qu’elles entraînaient souvent la mort.

    Les paysans riches furent expropriés, déportés ou voir même exécuté. Dans toute la mesure du possible, l’ensemble de la classe paysanne résista au communisme et à la collectivisation, entraînant une chute globale catastrophique de l’agriculture. La famine de 1932-1933 fut une conséquence directe de cette politique et fit des millions de victimes.


    Le fascisme apporta certainement son propre style de gestion économique : activiste, héroïque, militariste. Ils aimaient à faire des problèmes économiques des « questions de volonté ». En fait, l’idéologie fasciste était presque délibérément inintelligible en matière économique, en partie pour satisfaire à la fois la gauche et la droite de leur mouvement, mais aussi parce l’économie n’était vue que comme un moyen et non un fin.

    Très vite, les dictatures fascistes prirent de la distance par rapport à l’aile de gauche du mouvement. Par exemple, Goebbels faisait partie des « nazis rouges » anti-capitalistes. Le fascisme resta une économie de bas salaire, mais approchant le plein emploi. Les mouvements syndicaux n’étaient plus du tout actifs : après les années de chômage les gens avaient trop peur de reperdre leur emploi.



    5.    Le nouvel ordre de Hitler, 1938-1945

    L’opinion européenne n’était nullement opposée, à la fin des années trente, à l’idée d’une reconstruction autoritaire du continent sous la houlette allemande, en oubliant le traité de Versailles. A la méfiance vis-à-vis de sa puissance se mêlait l’admiration pour son rétablissement économique. En France, pour beaucoup la solution à la « décadence » du pays résidait dans un rapprochement avec l’Allemagne nazie. Mais les attitudes relativement favorables à l’égard des Allemandes s’évanouirent rapidement…


    Pour Hitler, le droit est subordonné à la politique. La justice nazie est fondée sur la volonté du Führer et doit servir son objectif de construction d’une « communauté raciale saine ». Le système judiciaire ne protégeait plus les « sous-hommes ». Un flot ininterrompu de décrets issus de l’arbitraire politique érodait le corpus ordinaire des lois. La Gestapo passait outre les décisions de justice.

    La sphère privée individuelle est, elle aussi, soumise à la vigilance du pouvoir politique. La cellule familiale est à la fois soutenue (par des aides, des subventions, etc.) et subordonnée (contrôle des mariages, de la reproduction, …) à un pouvoir supérieur. La liberté de conscience n’est pas reconnue, la surveillance et la dénonciation s’insinuent partout.


    Au tout début des années 40, les Allemands baignaient dans l’euphorie. Le nouvel ordre l’avait emporté sur les « protecteurs d’une époque agonisante ». Ce nouvel ordre devait s’étendre sur toute l’Europe et durer 1000 ans sous la tutelle allemande.


    Si l’Europe devait gouverner le monde, le Reich devait gouverner l’Europe. Aucune dévolution de pouvoir n’était possible à l’égard de races inférieures. Le trait essentiel du « nouvel ordre européen » était donc d’être un ordre allemand.

    Economiquement, l’Europe devait être gérée comme une unité économique se substituant aux nations, dont les productions seraient régies par un plan commun. Il fut cependant très vite clair que la première fonction économique de l’Europe était de soutenir l’Allemagne. Les ressources prises aux autres pays permirent à Hitler de maintenir le niveau de vie en Allemagne, alors qu’elles auraient pu servir à produire plus d’armement. Les pays étaient littéralement dépouillés de leurs matières premières, de leurs industries, … Ainsi, si à l’Est les Allemands furent souvent accueillis comme des libérateurs, les populations déchantèrent vite.

    Le sort politique définitif des pays vaincus pendant la guerre ne devait pas être décidé avant la fin de celle-ci. Les régimes d’occupation s’installèrent, plus ou moins rigides, en fonction des plans prévus par Hitler. Ainsi, les identités nationales de la Pologne, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie furent complètement annihilées. Hitler admirait le gouvernement impérial des Anglais en Inde, même s’il lui reprochait une attitude raciale laxiste et une trop grande autonomie politique locale. La procédure habituelle du régime d’occupation consistait à nommer des commandants civils ou militaires, qui administraient le territoire par l’intermédiaire de la fonction publique locale, territoires qui devinrent autant de « fiefs » particuliers.

    A l’hiver 1941, l’Allemagne passa à une économie de guerre totale. Une exploitation encore plus intense des pays satellites s’installaient, passant par l’enrôlement forcé et la déportation de millions d’ouvriers. En 1944 en Allemagne, il y avait 8 millions de travailleurs étrangers, pour la plupart civils. 2 autres millions étaient placés directement sous le commandement allemand dans des pays tiers. Cette exploitation permit en particulier de préserver la « race allemande » en évitant aux femmes de prendre le chemin de l’usine.


    Hitler déclarait : « L’Europe n’est pas une entité géographique, mais une entité raciale ». Le nouvel ordre impliquait d’un côté de réduire la menace que représentaient les races inférieures, et de l’autre d’aider socialement les membres de peuple allemand, le Volksdeutsche. Génocide et colonisation étaient inextricablement liés, car le but de Hitler était la complète recomposition raciale de l’Europe.

    Dans le cadre de ces objectifs raciaux, les nations furent remodelées, des millions de gens arrachés à leur foyers, réinstallés à des centaines de kilomètres de là dans un environnement étranger, abandonnés, entassés dans des camps de travail ou délibérément mis à mort. Les SS s’efforcèrent de séparer les éléments racialement « valables » de la population de ses éléments « sans valeur », selon une pseudo science du racisme biologique aussi imparfaite qu’arbitraire. Les cultures des Untermenschen étaient détruites autant que possible. L’extension et la radicalisation du programme racial s’accompagnèrent d’une rapide montée en puissance des SS.


    A la fin des années 30, les minorités allemandes des pays étrangers affluèrent en Allemagne, aidées par la politique hitlérienne. Le traitement des arrivants allemands par la RKFDV, le parti nazi et les autres organisations concernées était très complet et vraiment hospitalier : c’était un programme de bien-être social à l’échelle d’un empire. Cependant tous les immigrants n’étaient pas toujours heureux d’être déracinés.

    Plus tard des Allemands furent installés dans les pays conquis ou soumis. Tout ce programme s’appuyait sur l’expulsion rapide et brutale des populations de l’Est, dont le pays et les biens étaient ravis pour y réinstaller les nouveaux allemands. De l’autre côté du front, les Polonais subissaient une brutalité encore plus grande de la part des soviétiques, où là aussi expulsions et implantations forcées battaient leur plein.

    La colonisation des territoires conquis fonctionna mal : les colons étaient principalement des aventuriers, il y avait trop de terre, et la population locale opposait une résistance dangereuse pour les colons. Au final, le programme de colonisation se désintégra de lui-même au fur et à mesure de l’avancée de l’Armée rouge, entraînant l’évacuation précipitée des colons allemands.


    Avec l’opération Barberousse, la guerre changea de caractère pour devenir une guerre d’extermination contre l’ennemi « judéo-bolchévique ». Les prisonniers soviétiques étaient affamés, épuisés ou massacrés. En 6 mois, 2 millions de prisonniers de guerre soviétiques moururent de faim en captivité.

    Sur les talons des soldats du front venaient les 4 Einsatzgruppen de Heydrich qui traquaient Juifs, partisans et communistes pour les exécuter sommairement, vieillards, femmes et enfants compris. Vers le début de l’automne 1941, afin d’améliorer l’efficacité du massacre et d’alléger la tache des bourreaux, la décision fut prise d’utiliser des gaz dans des camps de la mort spécialement conçus à cette fin. Les Einsatzgruppen commencèrent rapidement à utiliser des fourgons mobiles.

    La clé de la Solution Finale fut la construction de centres spéciaux d’extermination, en particulier avec l’aide d’anciens techniciens de l’euthanasie, et qui furent opérationnels dans l’année 1942. Les aspects administratifs avaient été décidés à la conférence de Wannsee de janvier 1942.

    Le gaz utilisé sera un insecticide appelé Zyklon-B, breveté par une filiale de l’IG Farben, qui elle-même avait des usines de production dans quelques camps de concentration. En 1942-1943, Birkenau devint le principal camp de la mort pour les Juifs d’Europe.

    Les camps de la mort faisaient partie d’un univers concentrationnaire plus large, où les SS régnaient sur des centaines de milliers de détenus répartis en un vaste réseau de camps s’étendant sur toute l’Europe. Les camps de travail n’en étaient pas moins terribles. Les conditions de vie y étaient si mauvaises que les détenus les considéraient comme des camps de mort. Le travail concentrationnaire était devenu primordial pour l’activité économique industrielle à partir de 1944.

    A la fin de la guerre, entre 5 et 6 millions de Juifs d’Europe avaient été assassinés, presque la moitié des 11 millions recensés à la conférence de Wannsee. Les autres ethnies n’ont pas été épargnées : tziganes, serbes, polonais, ukrainiens, russes, …


    Les gouvernements étrangers sollicités pour coopérer à la déportation juive réagissaient à cette demande en fonction de différents facteurs : leur analyse des chances de victoire des Allemands, les attitudes locales vis-à-vis des juifs, les coûts d’opportunité de la résistance… Ils furent généralement particulièrement coopératifs lorsqu’il s’agissait de livrer des réfugiés juifs et d’autres étrangers, et plus réticents pour laisser déporter leurs propres concitoyens.

    Les populations civiles réagirent peu au sort des juifs. Celui-ci offrait une réelle possibilité d’enrichissement, même si la plupart des gens préféraient simplement se replier sur la sphère privée en ignorant tout le reste. En particulier, il y eu une absence quasi-totale de réaction allemande, alors que la campagne d’euthanasie avait soulevé un véritable tollé. L’acceptation de l’assassinat motivé par des considérations raciales était à l’évidence répandue dans le Reich. La vision nazie des l’infériorité des « travailleurs de l’Est » semble avoir été communément acceptée.

    Les gouvernements américain et britannique ne manquaient pas d’informations concernant ce qui se passait à l’Est, mais rien ne fut tenté.



    6.    Epures pour un Age d’or

    6.1.                    Pendant la guerre

    Pendant la guerre, l’ordre nazi servi de contre-modèle aux réflexions concernant la nouvelle Europe à construire, mais aussi de banc d’essai car la politique économique allemande était loin d’être mauvaise. Le nazisme a lancé aux démocrates un défi qui les a obligé à repenser la question de la solidarité sociale et nationale.

    Les démocraties semblaient vouloir préserver les méthodes du passé, tandis que les puissances totalitaires luttaient pour quelque chose de neuf et de créatif. Il fallait donc sauver et réaffirmer les valeurs démocratiques en Europe, et réussir à dissocier le mot « démocratie » du régime parlementaire bourgeois d’avant guerre.


    Le chaos qu’entraîna la guerre réduisit à néant les distances sociales sur lesquelles avait reposé le rigide système de classes de l’avant-guerre. Le rationnement montra que la planification pouvait être utilisée à des fins égalitaires et fut en conséquence étonnamment populaire. Enfin la guerre montrait que la démocratie était compatible avec un Etat interventionniste. Ainsi les premières bases d’un Etat-providence se posaient. On parlait d’un Etat plus interventionniste pour assurer l’harmonie sociale.


    Depuis les débuts de la guerre, les populations d’Europe avaient évolué vers la gauche. Les groupes les plus inattendus s’essayaient à formuler une « idéologie ». L’ensemble des résistants visaient une économie plus équitable et « socialisée », même s’ils divergeaient sur les détails de la mise en œuvre.

    Face à l’ordre d’Hitler, la primauté de l’individu sur l’Etat, dans le domaine de la justice et de la politique, était réaffirmée. Les « droits de l’homme » étaient déclarés comme un des principaux objectifs de guerre. Pour les religions, l’affirmation de la conscience individuelle était l’évènement marquant de la guerre, qu’il fallait savoir gérer.


    Le renouveau du droit international apparut aux libéraux soucieux de paix mondiale et de protection des droits de l’homme comme un ingrédient normal de l’une et de l’autre. La protection internationale des droits de l’homme exigeait l’existence d’un organisme supérieur aux Etats, ce qui impliquait la limitation de des souverainetés. Pour cela, le fédéralisme devint une solution à la mode à partir des années 1940, mais était parfois ressenti comme un moyen pour les puissants de s’imposer à tous.

    6.2.                    Après la guerre

    Toute l’Europe avait abandonné le libéralisme d’antan. L’idée de démocratie s’en trouva ressuscitée : à l’Est de façon sporadique et pour finalement échouer, à l’Ouest avec beaucoup plus de succès.

    Certaines des avancées sociales acquises pendant la guerre perdurèrent, parfois furent améliorées, mais d’autres régressèrent. En particulier, comme en 1918 la fin des combats vit le retour au moins partiel des relations traditionnelles entre les sexes. Le foyer domestique fut de nouveau idéalisé.


    Au niveau du droit international, même si des textes furent rédigés, aucun mode d’application concret ne fut mis en place.


    Le racisme ne connut pas un recul. En particulier, l’antisémitisme s’intensifia même lorsque les survivants juifs rentrèrent chez eux pour trouver leurs maisons habitées par d’autres et leurs biens pillés. La décolonisation n’était pas au programme politique et les révoltes y étaient matées par la violence. Les nouveaux défenseurs des « droits de l’homme » continuaient à appliquer maintes ségrégations raciales : dans l’armée, dans le travail, dans les colonies, … La plupart des européens semblaient à peine conscient de ces incohérences.


    Chez les résistants de l’Europe occupée, l’espoir d’un avenir meilleur était mêlé d’une crainte : que leurs actions et leurs valeurs, nées de la guerre, fussent vouées à disparaître avec elle.



    7.    Une paix violente, 1943-1949

    Toute la violence ne s’arrêta pas d’un coup en 1945. En réalité la transition avec l’après-guerre commença dès 1943, lorsque les Alliés envahirent l’Italie, marquant ainsi le début des problèmes d’occupation et de reconstruction. Six ans plus tard, la division de l’Europe était presque complète et de nouvelles alliances s’étaient forgées sous la pression de la guerre froide.

    La population avait radicalement évolué vers la gauche et exigeait de l’audace dans les réformes et la reconstruction, tout en étant las de l’idéologie et de la politique. Les vainqueurs politiques furent : à l’Ouest les anticommunistes sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens ; à l’Est les démocraties populaires communistes. Chaque camp voyait l’autre comme le continuateur de l’œuvre d’Hitler.


    L’énormité des souffrances et des destructions subies par les populations au cours des 6 années de guerre est sans commune mesure avec le passé. Les déracinés de toutes sortes (déportés, fugitifs, évacués, rapatriés, travailleurs forcés) représentent 46 millions de personnes entre 1939 et 1948. En tout, près de 90 millions de personnes furent soit tuées soit déplacées en Europe durant cette période. Ce séisme eu des conséquences sociales, économiques et politiques gigantesques, transformant profondément les sociétés européennes.

    Le retour des déracinés ne se fit pas sans quelques vengeances. Beaucoup de déportés juifs ne pouvaient ou ne voulaient pas rentrer chez eux. L’Europe connu une flambée d’antisémitisme après 1945. Finalement, la création de l’état d’Israël leur donna une terre, au prix de l’expulsion d’un demi million d’Arabes Palestiniens…

    Ressentiment et « haine pathologique » à l’égard des Allemands étaient omniprésents. La population allemande paya collectivement les humiliations racistes infligées par les nazis aux Untermenschen. Entre 1945 et 1948, les régimes de l’Europe de l’est expulsèrent leurs minorités allemandes, soit 7 millions de personnes.

    La notion de propriété privée était érodée, du fait de l’importance des pillages de toutes sortes. La distribution des biens juifs avait permis d’acheter la loyauté de la population, et il en fut de même quelques années plus tard pour les communistes avec les biens des Allemands expulsés.


    Les Allemands, en battant en retraite, avaient laissé derrière eux de très nombreuses personnes susceptibles d’être accusées de collaboration ou de trahison, et dont la seule existence rappelait la honte de l’ordre nazi. On assista alors à des purges, à des vengeances populaires violentes, … La résistance organisée naviguait tant bien que mal entre les passionnés formant sa base et le légalisme de sa direction. La source de pouvoir qui va finalement s’imposer face à ces « improvisations d’autorité » sera celle du personnel politique revenu d’exil et jouissant d’une certaine reconnaissance internationale. Son souci sera celui de l’ordre public et de la légalité.

    En Europe de l’ouest, les purges et les procès furent menés bon train au tout début, pour se calmer en général assez rapidement. De fait, on ne pouvait faire passer tout le monde devant un tribunal, et on ne pouvait pas licencier tous les fonctionnaires… L’essentiel fut donc de faire bonne impression tout en gardant un pays en état de fonctionnement. La Grèce fut le cas le plus extrême, où la trêve de 1945 fut suivie d’une guerre civile de 3 ans.

    A l’Est, les purges contre les « fascistes » et les « criminels de guerre » constituèrent un élément central de la construction de la société sur un modèle proche du modèle soviétique. Il ne s’agissait pas ici d’établir la vérité, mais d’attribuer des culpabilités collectives fondées sur le statut social ou l’appartenance ethnique en fonction des nouveaux intérêts politiques.


    Le foyer familial, qui avait tant souffert pendant la guerre, redevint l’élément décisif de la stabilité personnelle, ce qui contribua d’une manière importante à l’extraordinaire baby boom de l’après-guerre.

    7.1.                    Le cas de l’Allemagne

    En Allemagne sous contrôle russe, la dénazification fut rapide. L’épuration administrative fut dirigée en mettant dans le même sac les nazis et autres « ennemis de la démocratie ». Les slogans antinazis servaient à justifier des réformes économiques de grande ampleur. Pourtant, dans l’ensemble, les nazis eurent moins de soucis que dans la zone Ouest.

    Loin de voir dans le nazisme un phénomène socio-économique ne pouvant être éradiqué que par l’intervention déterminée du pouvoir politique dans l’économie, les Alliés l’interprétaient plutôt comme un régime dictatorial imposé d’en haut. Eliminer cette élite devrait donc réveiller les aspirations démocratiques des Allemands. Mais les enquêtes au cas par cas mises en place à l’Ouest se révélèrent impraticables, de par leur nombre considérable. Enfin, la dénazification ne s’accompagna d’aucune réforme sociale radicale comme à l’Est.


    Les Alliés, après avoir craint une révolution en Allemagne, s’inquiétaient de l’apathie politique de la population. Au de là de la dénazification, la campagne lancée pour démocratiser la société entière allait devenir l’une des entreprises de propagande les plus ambitieuses du siècle.


    C’est la question des réparations qui fut la cause la plus directe de la chute du gouvernement des quatre puissances. Le désaccord entre Américains et Soviétiques trouvait sa véritable origine dans la différence abyssale entre la guerre des uns et celle des autres, en terme d’investissement, de perte et de gains.

    De Gaulle était le grand adversaire d’une Allemagne unie. Il s’opposa obstinément à l’idée d’une administration centrale allemande opérant sous le contrôle de la Commission de contrôle. Il voulait annexer une partie du territoire allemand et briser le vieil Etat central.

    C’est en mai 1949 que les Allemagne de l’Ouest et de l’Est furent constituées. La guerre froide apporta à un continent épuisé une stabilité brutale.



    8.    La construction des démocraties populaires en Europe de l’Est

    Après l’occupation, un désir très large de changements socio-économiques se manifesta dans toute l’Europe. La justice sociale et l’efficacité économique étaient, aux yeux de beaucoup, plus importantes qu’un retour (ou que la mise en place de) la démocratie de partis, dite « bourgeoise ». L’énergie des communistes et leur dévouement aux tâches de la reconstruction leur gagnèrent les sympathies.


    Le véritable obstacle à la domination soviétique n’était pas de nature militaire, mais politique : à la libération les différents partis refirent surface et dans la plupart des pays les effectifs du parti communiste étaient minuscules.

    Schématiquement, le scénario est le suivant : élections libres avec plusieurs partis ; gouvernement de coalition, dans lequel le parti communiste joue un rôle dominant ; marginalisation, voir répression à l’encontre des partis et groupes restés hors de la coalition ; élections donnant au front gouvernemental un majorité écrasante (de l’ordre de 90%). En Pologne et en Roumanie les soviétiques eurent plus de difficultés qu’ailleurs à concilier leurs soucis de sécurité avec le partage du pouvoir au sein de coalitions ou de blocs.

    La sécurité intérieure de chaque pays était une priorité, sous le contrôle du KGB et du GRU.


    Les administrations avaient à se faire pardonner leur passé et étaient donc disposées à se conformer aux désirs de leurs nouveaux maîtres. Mais, plus concrètement, les communistes héritaient simplement des instruments de pression de leurs prédécesseurs. La culture, l’éducation et les médias, naguère censurés par les régimes de droite ou par les Allemands, passèrent sous l’influence de Moscou.


    En septembre 1947, face à un anticommunisme occidental de plus en plus déterminé, la fondation du Kominform marquait un changement de la politique soviétique. La soumission à Moscou fut de plus en plus de mise, en matière de planification économique, d’organisation politique, d’architecture, … Après l’exclusion de la Yougoslavie du Kominform, les autres pays faisaient du zèle pour prouver leur loyauté, en particulier en démasquant les « agents ennemis ». C’est une époque de purges et d’exclusions massives, jusqu’aux grands procès-spectacles.


    Economiquement, tous les pays, déjà en retard par rapport à l’Europe occidentale, devaient subir la marche forcée vers l’industrialisation telle que l’URSS l’avait accomplie dans les années 30. Des plans sur 5 ou 6 ans furent adoptés, fixant à l’industrie lourde et au secteur économique des objectifs très élevés tout en gardant le niveau de vie et la consommation très bas. L’industrialisation se basa sur une main d’œuvre nombreuse, ce qui favorisa le choix de technologies dépassées.

    L’afflux vers les villes engendra une pénurie de logement, qui fut combattu en expulsant les propriétaires « bourgeois ». Les campagnes, traitées en quelque sorte comme des colonies intérieures, devaient fournir nourriture et main d’œuvre aux cités en pleine croissance. Alors que les paysans avaient été aidés dans les 2 décennies précédentes, ils se retrouvaient maintenant sacrifiés par la collectivisation, qui dû être appliquée par la force.


    Même si elle prétendait les défendre, les nouveaux régimes s’aliénèrent les ouvriers : absence d’augmentations de salaires, mauvaises conditions de vie, pénuries alimentaires et rareté des biens de consommation, discipline de travail de plus en plus stricte et poursuite obstinée des « saboteurs ».

    Après la mort de Staline, ses successeurs rentrèrent dans une période plus souple consistant à améliorer les conditions générales de vie pour lutter contre le mécontentement général. Le principal instrument du pouvoir, la police secrète, fut discrédité, marquant la fin de « la dictature du parti dans le parti ». L’irrésistible ascension au sein des institutions de jeunes technocrates, plus pragmatiques et moins idéologues, aux dépends des vieux « héros » n’étaient pas sans rapport avec les changements. Comme partout dans le monde, ils avaient la conviction que la science, le progrès technique et la conduite des affaires de l’Etat par des experts étaient les clés de la modernisation.


    En moins de 2 décennies, le communisme avait transformé les pays d’Europe de l’Est en sociétés urbaines. L’éducation fut mise à la portée d’un bien plus large éventail de groupes sociaux qu’avant guerre. Les écarts de salaire étaient très réduits, et la pauvreté comme phénomène social avait disparu. Les niveaux de vie s’élevaient lentement.

    Mais si le modèle nazi s’attachait au bien-être de la race et le modèle ouest-européen de l’après guerre à celui du citoyen individuel, le modèle communiste était destiné à répondre, avant tout, aux besoins de la production économique. Le mécontentement populaire dû aux carences de la consommation prenait pour cibles, d’une part la corruption et le favoritisme parmi les cadres du parti, d’autre part la soumission nationale aux intérêts économiques de l’URSS qui pompait une partie des ressources. Les jeunes générations ne portaient aucun amour pour le système. L’éducation communiste, loin de leur avoir lavé le cerveau, leur avait inspiré une profonde méfiance vis-à-vis de l’idéologie et d’un système politique qui les traitait « comme des bébés » et les privait d’informations. Leurs regards étaient donc tournés vers l’occident.



    9.    La démocratie transformée : l’Europe occidentale, 1950-1975

    Les priorités des nouvelles démocraties d’Europe de l’Ouest étaient un souci des droits de l’homme, la protection de l’individu contre l’Etat et la modération. La démocratie redécouverte reposait sur un électorat plus large (les femmes), et englobait un certain nombre de droits sociaux et économiques. La tendance fut au renforcement de l’exécutif.


    Les gouvernements s’efforçaient de réprimer les mouvements antidémocratiques. On fut cependant moins souple avec l’extrême gauche qu’avec l’extrême droite… La menace du communisme posait un sérieux problème aux socialistes en général, qui prenaient de plus en plus leur distance vis-à-vis du marxisme.

    La droite tirait beaucoup mieux parti de la guerre froide. Les pulsions autoritaires étaient oubliées, et la droite empruntait bon nombre de préoccupations sociales à la gauche.

    De fait, la polarisation et l’antagonisme de classe entre gauche et droite se résorbaient devant les appâts du consensus.


    L’essor économique exceptionnel et durable qui allait profondément transformer l’Occident au cours des décennies 50 et 60 n’était pas a priori prévisible. Les causes de ce « miracle économique » restent âprement disputées.

    Les Américains, en particulier à travers le plan Marshall, aidèrent le capitalisme européen à changer, fournissant des outils et méthodes pour améliorer la productivité, poussant à la consommation et à oublier les catégories sociales rigides du passé. D’un autre côté, la guerre froide favorisa une coopération plus étroite entre les Etats de l’Europe occidentale.

    Si dans les années 30 le capitalisme avait été un échec abyssal, il était maintenant le grand moteur de la prospérité. Cette transformation pourrait venir du changement d’équilibre entre pouvoir public et pouvoir privé, du pilotage de l’économie par l’Etat.

    Le boom économique et l’extension de l’Etat-providence étaient étroitement liés. La participation active de l’Etat à la solidarité sociale a coïncidé avec la consolidation de la démocratie, mais aussi dans d’autres Etats avec une continuité des régimes conservateurs ou fascistes. Tout se passait comme si la guerre avait suscité, ou intensifié, une demande de solidarité sociale, tandis que l’essor économique créait les ressources nécessaires à la satisfaction de cette demande. La solidarité a suscité une augmentation des impôts à un niveau qui aurait semblé impensable 10 ou 20 ans plus tôt, mais qui dans les circonstances était très bien acceptée.


    Les espoirs égalitaires des années 40 avaient peu à peu disparu, car l’avènement de l’Etat-providence ne changeait finalement pas grand-chose aux inégalités de richesse. La réussite du capitalisme éroda les rivalités de classe et remplaça la politique de masse, militante et utopique, de l’entre-deux-guerres par une vie publique moins sanglante, occupée de consommation et de gestion. Les gens voulaient des biens et pas autre chose. Pour certains optimistes comme Baudrillard ou Bourdieu, les cultures de consommation ont réellement offert aux gens une liberté nouvelle pour se définir et se construire une identité propre. Mais cette montée de l’individualisme semble bien avoir érodé les anciennes solidarités de type collectiviste. Les garanties formelles inscrites dans les textes constitutionnels avaient peu de poids en l’absence de bataille politique pour leur application effective.

    La production de désirs précédait l’achat. La révolution publicitaire se répandit par les nouveaux moyens de communication de masse. L’augmentation du niveau de vie favorisa les dépenses de loisirs.


    Dans les années 50, l’homogénéisation des modes de vie par delà les frontières nationales et sociales était souvent interprétée comme une perte d’identité au bénéfice d’un modèle de société typiquement américain. Cependant l’influence américaine était modifiée au contact des traditions et des désirs des Européens : leurs produits s’adaptaient aux spécificités des marchés. De plus l’Amérique offrait aux Européens toute une variété de modèles à adapter aux besoins de leurs propres luttes sociales et politiques, mais la guerre du Vietnam fera voler en éclat le rêve américain chez les jeunes. Un antiaméricanisme s’installa chez les élites intellectuelles, en particulier françaises, pour disparaître au cours des années 60.


    A bien des égards, l’émancipation des femmes était en régression en Europe par rapport au début des années 20. Les droits des femmes avaient indéniablement reculé dans l’entre-deux-guerres, sous la pression conjuguée des angoisses démographiques et du chômage de masse. Mais après la seconde guerre, une génération de femme aspirant à l’enseignement supérieur et à l’autonomie professionnelle préfigurait les réformes juridiques de la fin des années 60.

    Les pratiques sexuelles évoluèrent avec l’arrivée de la pilule contraceptive. Le contrôle des naissances se libère de ses oripeaux eugénistes, et l’avortement est légalisé plus ou moins lentement et difficilement dans les pays d’Europe.


    La société dénonça une violence des jeunes générations, dont les ressources s’étaient considérablement accrues, mais cette dernière était au final plutôt modeste si l’on considère le degré de désintégration sociale causée par la guerre et l’après-guerre.

    D’abord à Berlin-Ouest, puis en France et en Italie, l’insatisfaction des jeunes vis-à-vis de la gauche classique s’exprima en une critique radicale de l’évolution sociale de l’après-guerre. L’explosion de la contestation de masse eut lieu en 1968, et secoua toute l’Europe. Ce mouvement fit beaucoup de bruit pour peu de résultat, par manque d’organisation, de revendications claires, de cohérence entre les différentes factions, … De plus, ces étudiants étaient peu représentatifs du peuple, car la classe étudiante restait largement minoritaire et d’extraction bourgeoise. Il a quand même permis un accès plus démocratique à l’éducation.


    En 1945, les gouvernements, pessimistes sur leurs chances d’éviter l’installation d’un chômage de masse, avaient encouragé l’émigration. Mais à partir de 1955, la croissance continue suscita une insatiable demande de main-d’œuvre. Les pays du nord de l’Europe se firent concurrence pour l’importation de main-d’œuvre bon marché en provenance du sud. Les hommes étaient jeunes, célibataires. Ils furent logés et traités fort mal.

    L’une des raisons pour lesquelles les gouvernements n’avaient pas élaboré de stratégie à long terme pour gérer un phénomène aussi massif est qu’ils l’avaient cru temporaire. Mais il apparu bien vite que ces immigrants n’avaient pas l’intention de retourner chez eux une fois qu’on n’avait plus besoin d’eux. Ils firent venir leurs épouses et fondirent des familles. Une série de dispositions restrictives, marquées d’un certain racisme, firent leur apparition à partir de la fin des années 60.

    La plupart des états mirent du temps à s’attaquer sérieusement au préjugé raciste. Le racisme était généralement considéré comme un fait regrettable de la vie politique, présent tant à gauche qu’à droite.



    10.          La crise du contrat social

    Le contrat social issu de la double réforme du capitalisme et de la démocratie va rester valide 25 ans. Il reposait avant tout sur le double exploit du plein-emploi et de la croissance, qui prit brusquement fin au début des années 70.

    A partir de 1965, la guerre du Vietnam contraignit les Etats-Unis à mettre fin à leur convertibilité en or, ce qui ouvrit une période d’instabilité monétaire et poussa les exportateurs de matières premières à augmenter leurs prix.

    Un sentiment de crise et de malaise s’empara alors de l’Occident, et les tensions entre le travail et le capital refirent surface avec une intensité renouvelée. Les chocs pétroliers révélèrent la vulnérabilité du capitalisme européen aux événements extérieurs. Malgré la remontée du chômage et l’instabilité économique, on ne saurait parler d’un retour à la situation des années 30. L’ordre démocratique reconstruit réussit à s’adapter ; il résista même beaucoup mieux à la tempête que son rival communiste.


    L’inflation, constante jusque là, commença alors à accélérer. La maîtrise des prix devenait une priorité, mais aucune solution ne semblait fonctionner. Le chômage de masse se situait à 11-12% dans l’Union européenne au début des années 1980. Les gens en sont venus à accepter des niveaux de pauvreté et d’inégalité beaucoup plus élevés que deux décennies plus tôt. 14% de la population vivaient dans la pauvreté à la fin des années 80, et 17% en 1993. Les pauvres ne tardèrent pas à être, comme autrefois, tenus pour responsables de leur malheur.


    Les Etats européens inversèrent leur politique d’immigration jusque-là très ouverte. Les années 70 marquent la fin de l’immigration de masse. Les minorités ethniques étaient particulièrement frappées tant par le chômage que par la prison. Les préjugés racistes refirent surface, même envers des minorités installées de longue date. Le sentiment d’insécurité identitaire prévaut ; la religion reste un marqueur très fort de l’appartenance, et la coexistence multiraciale est un phénomène encore très récent.

    Les partis d’extrême droite revinrent sur l’avant-scène politique, surtout dans les pays traversant une crise du conservatisme. La question de la nationalité était au cœur du débat sur l’immigration. La nationalité était comprise plutôt en termes de coûts et bénéfices sociaux que de droits (vote) et devoirs (défense nationale) politiques.


    Dans les années 70, les femmes eurent encore à se battre pour acquérir quelques droits fondamentaux dans certains pays (Allemagne, Espagne, …). Les homosexuels aussi commencèrent à voir un début d’amélioration de leurs droits dans les années 70. Si le mariage ne perdit pas de terrain, le divorce et le remariage montèrent en flèche.

    Les sciences et la technologie n’étaient plus ce qu’elles avaient été ; on y voyait moins, désormais, des moyens de se libérer de travaux pénibles que des sources de pollution ou de nuisances, voire des causes de mort.


    Confrontées à la nécessité de rester compétitives dans l’arène mondiale, les économies européennes réussirent, dans les années 70 et 80, à se restructurer tout en préservant un niveau de vie élevé. Mais il était désormais impossible aux gouvernements de conduire des politiques économiques vraiment nationales. L’option européenne apparut comme une issue possible.

    L’union monétaire allait être la source de graves difficultés. Elle réduisait fortement les fonctions économiques des gouvernements, autrement dit l’indépendance nationale. De plus, la sévérité des critères de convergence, en provoquant des coupes budgétaire inouïes et une aggravation de chômage, va mettre la stabilité sociale hors de portée.


    L’exemple asiatique appris aux européens que le taux de croissance était fonction de l’investissement, public et privé, dans la recherche. La croissance de l’Asie orientale avait aussi été associée à de fortes dépenses d’éducation, et plus généralement à des politiques sociales égalitaires tendant à niveler les revenus et les patrimoines.

    L’inégalité ne sert pas la croissance, tout au contraire. La voie de la réduction du chômage passe par les qualifications et les formations, non la « flexibilité » d’une main-d’œuvre sous-payée.



    11.          L’effondrement du communisme

    L’effondrement de la domination soviétique sur l’Europe de l’est a été rapide, inattendu, pacifique et complet. La science politique a fait preuve, dans le cas de l’écroulement du communisme, d’une incapacité de prédiction dont elle ne sort pas grandie.


    Toute l’Europe avait bénéficié d’une croissance spectaculaire dans les années 50 et 60. Le véritable défi vint avec la grande crise mondiale du début des années 70. Le fossé entre l’Est et l’Ouest recommença alors à s’accroître.

    Le ralentissement économique pesa comme à l’Ouest sur les systèmes de protection sociale. Le modèle social communiste était de moins en moins attractif par rapport à l’Occident, et il ne tenait pas ses promesses égalitaires. Les conditions de vie étaient très dures, de pire en pire avec la crise. Pour des raisons politiques, les régimes communistes ne pouvaient pas sacrifier la masse ouvrière pour restructurer l’économie par la déflation ou le chômage de masse comme en Occident. Les réformes qui furent tentées n’eurent que très peu de succès.

    Dans les années 80, l’étendue de la pollution révélait de manière effrayante l’échec du communisme à maîtriser la nature.


    L’Est chercha à emprunter à l’Ouest les capitaux nécessaires à la modernisation. De leur côté, investisseurs occidentaux virent dans ces pays une source de main-d’œuvre qualifiée à bas prix. La dette de ces pays augmenta donc dramatiquement dans les années 70.

    Mais à cause des barrières commerciales de la communauté européenne, les exportations des pays de l’Est ne suffirent pas à procurer assez d’argent pour moderniser complètement l’économie. L’endettement ne servi donc qu’à aggraver les choses.


    Les régimes politiques, en pleine déliquescence, n’avaient plus les faveurs du peuple, bien que la confrontation ouverte et publique resta exceptionnelle. Des millions de personnes choisirent de partir en Occident.

    L’opposition dans les pays de l’Est était fragmentée, rudimentaire, et sans appuis étrangers car les gouvernements occidentaux voulaient surtout la stabilité.


    Avec une rapidité et une subtilité politique comparables à celles de Anglais quittant les Indes en 1947, le Kremlin abandonna délibérément l’Europe de l’Est, et l’empire se désintégra pour ainsi dire du jour au lendemain. En effet, l’Europe de l’Est, après avoir enrichi l’URSS à l’époque de Staline, était devenue une charge économique très lourde (2% du PNB de l’Union soviétique par an). De plus, l‘entretien de centaines de milliers de soldats dans ces pays pesait lourdement sur le budget soviétique. D’un point de vue stratégique enfin, l’Europe de l’Est n’était plus du tout aussi vitale pour la sécurité soviétique qu’en 1945.

    11.1.               Les suites de l’effondrement communiste

    Comme en 1945, la question de la continuité de l’Etat devait être abordée. Mais en général les choses se passèrent bien.


    Des nouvelles constitutions virent le jour dans les pays de l’Est libérés, inspirées de celles de l’Ouest. L’instauration de la démocratie se faisait sur la base de la refondation d’une communauté nationale, ce qui ne répondait par à la question des droits des minorités nationales. Mais leurs promesses de droits sociaux et économiques restaient creuses à cause de la très grave crise économique que traversaient ces pays. Les européens de l’Est, une fois libérés, inquiets de se retrouver tout seuls, ne rêvaient que de « rejoindre l’Europe ».


    Les options thatchériennes, que la plupart des pays d’Europe occidentale s’étaient très raisonnablement gardés d’imiter, furent appliquées à une échelle stupéfiante à l’Est. La privatisation se propagea à toute vitesse. C’était un transfert de ressources – à l’intérieur des pays ainsi qu’au profit d’investisseurs étrangers – d’une échelle sans précédant. Il en résulta la destruction de tout le système communiste de protection sociale, sans rien pour le remplacer.

    Le résultat fut une chute de 20 à 40% de la production industrielle, une montée brutale du chômage et une émigration croissante.


    Après 1989, les commentateurs occidentaux furent pétrifiés par le réveil du nationalisme. Ce fut bien sûr la sanglante désintégration de la Yougoslavie qui mit le nationalisme au centre de la scène – le seul cas où l’échec du communisme a eu des conséquences dévastatrices.